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 Blog O.Théâtre

Paris le 24 novembre 1994, MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur ses souvenirs personnels de la libération des camps de concentration de Landsberg et Dachau et sur les rescapés, prisonniers de guerre et déportés, victimes du nazisme, Paris le 24 novembre 1994.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Cérémonie de remise du "Grand livre des témoins" édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) le 24 novembre 1994
Monsieur le Président, Vous avez eu raison de rappeler à l'instant quelques souvenirs qui ne peuvent s'effacer de notre mémoire et c'est vrai que lorsque je me suis rendu, à la demande du Général de Gaulle, d'abord à Landsberg, ensuite à Dachau, nul de ceux qui n'avaient pas connu la déportation ne pouvait imaginer un tel spectacle, ni mesurer - mais cinquante ans après ce n'est pas davantage possible - le degré de souffrance rencontré par ceux qui ont vécu ce drame.
- A Landsberg, il n'y avait plus un vivant. Quelques milliers de corps incendiés au lance-flammes, dans quelques champs, aux alentours, des fosses : pas un vivant. Dans un silence absolu, sous le ciel gris de cette région, je pensai précisément à cette époque que c'est dans la forteresse de cette petite ville qu'Hitler avait écrit Mein Kampf.
- A Dachau, c'était différent. La Libération venait d'être accomplie - c'est-à-dire l'arrivée des premiers soldats libérateurs - et c'était l'ébullition. J'ai ainsi rencontré un certain nombre de ceux qui s'étaient affirmés dans la résistance morale, physique, dans cet immense camp qui est resté, du moins avec quelques autres, symbolique du malheur des temps et de la barbarie.
- J'en avais rapporté une citation que j'ai trouvée dans le bureau du commandant du camp. Derrière son fauteuil, il y avait là une référence, une citation d'Alexandre Dumas - en allemand, et je la retraduis d'une façon imparfaite - qui disait ceci : "dans chaque livre d'une bibliothèque, il y a un homme et il faut respecter les livres comme l'on respecte des hommes". Cela veut dire qu'à l'épouvante, facile à discerner, on ajoutait la dérision. D'ailleurs, c'est bien là que sur la plus haute baraque, se détachant sur la couleur des tuiles, était marqué : "Arbeit macht frei". Ceux qui étaient à Dachau ont constamment vécu avec cette sorte de sentence moqueuse et cruelle. "Le travail, c'est la liberté" : pour eux le travail c'était la mort, et d'abord la souffrance, la solitude.
Vous avez rappelé les noms de quelques amis qui me sont restés chers. Vous avez parlé de Robert Paumier. Auparavant, j'avais d'autres camarades venus du même groupe, de l'école : Poirier, Bugeaud et quelques autres encore. J'étais resté en relation très amicale avec Paumier que j'allais voir dans sa retraite du Loir et Cher jusqu'à ce que le malheur s'abatte à nouveau sur cette famille, puis Madame Paumier, puis Robert Paumier ont disparu prématurément. Et tout cela, tous ces souvenirs me reviennent en foule : je me permettrai seulement de vous dire que si le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés a été institué en mars 1944 par la réunion de trois mouvements dont celui que représentait Robert Paumier et celui que je représentais, le troisième étant celui de Philippe Dechartre, c'est parce que longtemps avant, c'est-à-dire à la fin de 1942, chacun de ces groupes s'était constituté avec l'éternelle rivalité des groupes de la Résistance, d'abord qui s'ignoraient, ensuite qui se connaissaient puis qui se combattaient. Chacun prétend avoir une sorte de destinée préférentielle sur les autres, puis il faut bien un jour s'imposer une discipline nationale, et c'est ce que nous avons fait à mon retour d'Alger et de Londres au début de 1944.
- Vous avez vécu tout cela, vous, de la pire façon. Je vous ai connus pour la plupart à cette époque ou au lendemain de la guerre, on pourrait dire pendant vos belles années : mais vos belles années, vous en avez passé plusieurs dans le pire affrontement avec les autres et avec vous-mêmes. Donc, cela mérite que l'on y pense et que l'on en reparle et j'admire beaucoup la ténacité de ceux qui comme vous, à travers le temps,à travers la vie, ont gardé, tant mieux pour eux, tant mieux pour nous, l'esprit qui était le leur. Ils l'ont préservé.
- Ils l'ont préservé aussi pour que cela serve de leçon à l'Histoire. C'est pourquoi je suis très fier de votre invitation, dans ces locaux dont je n'ignore pas l'histoire, et après avoir été voisin ou témoin des combats que vous avez menés. J'ai très bien connu vos deux fondateurs, Marcel Paul et Frédéric-Henri Manhès, et ils sont la représentation symbolique des milliers d'autres qui ont été vos camarades, qui ont souffert, pendant la guerre ou longtemps après la guerre, des conséquences de leur déportation et qui, s'ils pouvaient nous dire aujourd'hui le fruit de leur expérience, relateraient comme ce grand livre des témoins l'extraordinaire tissu d'un des pires moments de l'histoire de l'humanité. Je crois que rien n'a été plus dévastateur que le nazisme, c'est-à-dire l'idéologie ou plutôt un combat sans pitié érigé en idéologie.
Je suis très fier de recevoir le numéro un de ce livre. Il se trouve que le hasard de la vie a voulu que, désigné par de Gaulle à la fin de la guerre, en 1944, pour m'occuper des émigrés déportés j'aie pu approcher de près la plupart de ceux qui ont été vos fondateurs, quelques-uns dans la Résistance : et ceux qui, au moment du grand trouble de la Libération, cherchaient leur voie, mais savaient que leur voie ne pouvait pas s'éloigner du plus fort de leur expérience, qu'ils devaient d'abord rester fidèles à ce qu'ils avaient été.
- Nous voilà encore réunis. Comme je peux identifier la plupart d'entre vous, je sais à peu près quels sont les chemins parcourus, et ces chemins ont été souvent des chemins de traverse : et pourtant, vous êtes là. C'est-à-dire que vous avez préservé l'amitié dans le souvenir, c'est-à-dire dans le respect d'un grand moment de notre histoire.
- Je vous en remercie. Marie-Claude Vaillant-Couturier a tenu bon. Elle a eu raison d'être là pour maintenir : c'est bien que l'on puisse vous retrouver cinquante ans après toujours vaillante et présente. Lorsque j'ai reçu votre invitation, j'étais moi-même dans une période un peu difficile, physiquement je veux dire, - et je vous avais dit :"peut-être, je viendrai sans doute". Et puis c'était aussi une période de polémiques qui ne pouvait pas me convenir, car il ne faut pas non plus ériger en système toutes les observations critiques sur mes choix qui finalement ont été des choix communs, des bons choix - on peut employer cette expression, même si elle s'applique à tout autre chose. Les bons choix d'une vie, c'est lorsqu'il faut choisir sa route : "par ici ou par là... Finalement ce sera par là". C'est toute la leçon de ma propre jeunesse.
- Tenez bon, c'est le seul conseil que je puisse vous donner. Nous ne serons pas nombreux pour le centenaire, ainsi vont les choses, mais c'est déjà bien de pouvoir trouver tous ces visages qui sont autant de témoignages de notre histoire de France dans un moment ou les opinions, les choix politiques, les différences de caractère s'affirmaient. C'était le temps de notre jeunesse. Il est bon, il est beau même d'avoir pu rester soi-même et d'avoir surmonté tous ces obstacles naturels à toute société et à tout caractère humain, pour préserver ce que vous êtes.
Je voulais simplement vous dire cela, vous remercier et vous féliciter, vous dire que ce livre me fait grand plaisir et vous souhaiter longue et heureuse vie : à la FNDIRP d'abord, qui elle est immatérielle, et à ses membres, autant qu'il sera possible.

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