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 Blog O.Théâtre

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Strasbourg le 23 novembre 1994.MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mémoire des soldats de la 2e DB du général Leclerc sur la libération de l'Alsace, Strasbourg le 23 novembre 1994.



Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Cérémonie commémorative du 50ème anniversaire de la Libération de Strasbourg le 23 novembre 1994
Mesdames, messieurs,
- "Honorons leur mémoire" : c'est sur ces mots, que vous venez d'entendre, que se termine l'ordre du jour adressé par le Général Leclerc le 23 novembre 1944 aux officiers, sous-officiers et soldats de la 2ème DB.
- C'est d'abord pour honorer la mémoire de ceux qui sont tombés au combat, pour leur exprimer solennellement la reconnaissance de la Nation, que nous sommes présents tous ici sur cette place, en ce jour anniversaire de la libération de Strasbourg.
- Notre pensée va aux hommes de la division Leclerc, naturellement, qui n'ont voulu laisser à nul autre la gloire d'entrer en libérateurs à Strasbourg, comme ils étaient entrés en libérateurs à Paris, deux villes, entre toutes, chargées d'histoire et riches de symboles. Elle va à ceux qui se sont battus pour la libération de l'Alsace : à nos amis américains du 15ème corps, dont les divisions d'infanterie épaulaient l'avance de la 2ème DB, aux maquisards alsaciens, qui les ont éclairés, à la 1ère armée française, qui livrait encore de sanglants combats, non loin d'ici, lorsque les Alliés firent leur entrée à Strasbourg. Et comment ne pas songer aux souffrances, aux tragédies qu'ont vécues nos compatriotes des départements du Rhin et de la Moselle ? Certes, l'occupation ennemie n'a finalement épargné personne ; elle a été partout une douloureuse épreuve. Mais ici, en Alsace annexée, c'était aussi s'en prendre aux âmes, comme aux corps, quand était niée une identité qui n'a cessé de s'affirmer depuis trois siècles.
- Comment ne pas évoquer le sort des "malgré nous", celui des insoumis, des déserteurs, exposés au châtiment suprême ? Celui de ces patriotes réfractaires à l'annexion de fait : familles chassées de leurs foyers, dispersées ou transférées en territoire allemand, parfois incarcérées dans des camps spéciaux ? Dans ces conditions particulièrement dures, l'Alsace que je salue en cet instant, a résisté les armes à la main. Qui peut ignorer l'action des maquis des Vosges ? Qui ne connaît l'épopée des FFI du Commandant François ? Et je pense à l'odyssée de ces quinze cents Alsaciens et Lorrains enrôlés de force, faits prisonniers sur le front russe et ramenés en Afrique, où ils ont rejoint les unités de la France combattante, quelques centaines d'entre eux dans les commandos qui ont été le fer de lance de la 1ère Armée.
"Honorons les". On n'en finirait pas de citer ces témoignages de bravoure et de fidélité, qui donnent tout leur sens aux manifestations d'enthousiasme qui ont accueilli l'entrée de Leclerc à Strasbourg, comme elles avaient accueilli 24 ans plus tôt, presque jour pour jour, l'entrée à Strasbourg du Général Gouraud. A un quart de siècle de distance, ce furent les retrouvailles de Strasbourg avec la patrie et avec la liberté.
- C'est dans cet attachement qu'est la tradition de votre ville ; c'est là qu'est sa vocation. Ville libre depuis la fin de l'Empire de Charlemagne, ville française depuis 300 ans, cette ville déjà du temps des Romains n'avait jamais cessé d'être un lieu de rencontre entre les civilisations d'en-deçà et d'au-delà du Rhin. C'est ici qu'ont été souscrits les fameux serments des fils de Louis le débonnaire, dont la formulation bilingue est l'acte de naissance de la langue française et de la langue allemande ; c'est ici qu'un humaniste allemand, professeur au Collège de France, a fondé l'une des universités les plus illustres d'Europe, où, 200 ans plus tard, Goethe, Herder et beaucoup d'autres se sont à la fois initiés à la culture française et formés à l'esprit européen. C'est ici, enfin, tout naturellement, que la France a accueilli sur son sol le Conseil de l'Europe et le Parlement européen. C'est ici que s'est faite, de la manière la plus quotidienne et la plus solennelle, la réconciliation des peuples ennemis.
- Strasbourg a retrouvé le même jour une histoire glorieuse et un grand avenir. Cela se passait le 23 novembre 1944 ; cela n'a pu se faire que par le courage et l'opiniâtreté de l'Alsace et de ses libérateurs. Je leur adresse, je vous adresse, au nom de la République, le même témoignage de gratitude pour ce qu'ils ont fait et d'espérance pour ce qu'ils ont permis.

Paris le 24 novembre 1994, MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur ses souvenirs personnels de la libération des camps de concentration de Landsberg et Dachau et sur les rescapés, prisonniers de guerre et déportés, victimes du nazisme, Paris le 24 novembre 1994.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Cérémonie de remise du "Grand livre des témoins" édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) le 24 novembre 1994
Monsieur le Président, Vous avez eu raison de rappeler à l'instant quelques souvenirs qui ne peuvent s'effacer de notre mémoire et c'est vrai que lorsque je me suis rendu, à la demande du Général de Gaulle, d'abord à Landsberg, ensuite à Dachau, nul de ceux qui n'avaient pas connu la déportation ne pouvait imaginer un tel spectacle, ni mesurer - mais cinquante ans après ce n'est pas davantage possible - le degré de souffrance rencontré par ceux qui ont vécu ce drame.
- A Landsberg, il n'y avait plus un vivant. Quelques milliers de corps incendiés au lance-flammes, dans quelques champs, aux alentours, des fosses : pas un vivant. Dans un silence absolu, sous le ciel gris de cette région, je pensai précisément à cette époque que c'est dans la forteresse de cette petite ville qu'Hitler avait écrit Mein Kampf.
- A Dachau, c'était différent. La Libération venait d'être accomplie - c'est-à-dire l'arrivée des premiers soldats libérateurs - et c'était l'ébullition. J'ai ainsi rencontré un certain nombre de ceux qui s'étaient affirmés dans la résistance morale, physique, dans cet immense camp qui est resté, du moins avec quelques autres, symbolique du malheur des temps et de la barbarie.
- J'en avais rapporté une citation que j'ai trouvée dans le bureau du commandant du camp. Derrière son fauteuil, il y avait là une référence, une citation d'Alexandre Dumas - en allemand, et je la retraduis d'une façon imparfaite - qui disait ceci : "dans chaque livre d'une bibliothèque, il y a un homme et il faut respecter les livres comme l'on respecte des hommes". Cela veut dire qu'à l'épouvante, facile à discerner, on ajoutait la dérision. D'ailleurs, c'est bien là que sur la plus haute baraque, se détachant sur la couleur des tuiles, était marqué : "Arbeit macht frei". Ceux qui étaient à Dachau ont constamment vécu avec cette sorte de sentence moqueuse et cruelle. "Le travail, c'est la liberté" : pour eux le travail c'était la mort, et d'abord la souffrance, la solitude.
Vous avez rappelé les noms de quelques amis qui me sont restés chers. Vous avez parlé de Robert Paumier. Auparavant, j'avais d'autres camarades venus du même groupe, de l'école : Poirier, Bugeaud et quelques autres encore. J'étais resté en relation très amicale avec Paumier que j'allais voir dans sa retraite du Loir et Cher jusqu'à ce que le malheur s'abatte à nouveau sur cette famille, puis Madame Paumier, puis Robert Paumier ont disparu prématurément. Et tout cela, tous ces souvenirs me reviennent en foule : je me permettrai seulement de vous dire que si le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés a été institué en mars 1944 par la réunion de trois mouvements dont celui que représentait Robert Paumier et celui que je représentais, le troisième étant celui de Philippe Dechartre, c'est parce que longtemps avant, c'est-à-dire à la fin de 1942, chacun de ces groupes s'était constituté avec l'éternelle rivalité des groupes de la Résistance, d'abord qui s'ignoraient, ensuite qui se connaissaient puis qui se combattaient. Chacun prétend avoir une sorte de destinée préférentielle sur les autres, puis il faut bien un jour s'imposer une discipline nationale, et c'est ce que nous avons fait à mon retour d'Alger et de Londres au début de 1944.
- Vous avez vécu tout cela, vous, de la pire façon. Je vous ai connus pour la plupart à cette époque ou au lendemain de la guerre, on pourrait dire pendant vos belles années : mais vos belles années, vous en avez passé plusieurs dans le pire affrontement avec les autres et avec vous-mêmes. Donc, cela mérite que l'on y pense et que l'on en reparle et j'admire beaucoup la ténacité de ceux qui comme vous, à travers le temps,à travers la vie, ont gardé, tant mieux pour eux, tant mieux pour nous, l'esprit qui était le leur. Ils l'ont préservé.
- Ils l'ont préservé aussi pour que cela serve de leçon à l'Histoire. C'est pourquoi je suis très fier de votre invitation, dans ces locaux dont je n'ignore pas l'histoire, et après avoir été voisin ou témoin des combats que vous avez menés. J'ai très bien connu vos deux fondateurs, Marcel Paul et Frédéric-Henri Manhès, et ils sont la représentation symbolique des milliers d'autres qui ont été vos camarades, qui ont souffert, pendant la guerre ou longtemps après la guerre, des conséquences de leur déportation et qui, s'ils pouvaient nous dire aujourd'hui le fruit de leur expérience, relateraient comme ce grand livre des témoins l'extraordinaire tissu d'un des pires moments de l'histoire de l'humanité. Je crois que rien n'a été plus dévastateur que le nazisme, c'est-à-dire l'idéologie ou plutôt un combat sans pitié érigé en idéologie.
Je suis très fier de recevoir le numéro un de ce livre. Il se trouve que le hasard de la vie a voulu que, désigné par de Gaulle à la fin de la guerre, en 1944, pour m'occuper des émigrés déportés j'aie pu approcher de près la plupart de ceux qui ont été vos fondateurs, quelques-uns dans la Résistance : et ceux qui, au moment du grand trouble de la Libération, cherchaient leur voie, mais savaient que leur voie ne pouvait pas s'éloigner du plus fort de leur expérience, qu'ils devaient d'abord rester fidèles à ce qu'ils avaient été.
- Nous voilà encore réunis. Comme je peux identifier la plupart d'entre vous, je sais à peu près quels sont les chemins parcourus, et ces chemins ont été souvent des chemins de traverse : et pourtant, vous êtes là. C'est-à-dire que vous avez préservé l'amitié dans le souvenir, c'est-à-dire dans le respect d'un grand moment de notre histoire.
- Je vous en remercie. Marie-Claude Vaillant-Couturier a tenu bon. Elle a eu raison d'être là pour maintenir : c'est bien que l'on puisse vous retrouver cinquante ans après toujours vaillante et présente. Lorsque j'ai reçu votre invitation, j'étais moi-même dans une période un peu difficile, physiquement je veux dire, - et je vous avais dit :"peut-être, je viendrai sans doute". Et puis c'était aussi une période de polémiques qui ne pouvait pas me convenir, car il ne faut pas non plus ériger en système toutes les observations critiques sur mes choix qui finalement ont été des choix communs, des bons choix - on peut employer cette expression, même si elle s'applique à tout autre chose. Les bons choix d'une vie, c'est lorsqu'il faut choisir sa route : "par ici ou par là... Finalement ce sera par là". C'est toute la leçon de ma propre jeunesse.
- Tenez bon, c'est le seul conseil que je puisse vous donner. Nous ne serons pas nombreux pour le centenaire, ainsi vont les choses, mais c'est déjà bien de pouvoir trouver tous ces visages qui sont autant de témoignages de notre histoire de France dans un moment ou les opinions, les choix politiques, les différences de caractère s'affirmaient. C'était le temps de notre jeunesse. Il est bon, il est beau même d'avoir pu rester soi-même et d'avoir surmonté tous ces obstacles naturels à toute société et à tout caractère humain, pour préserver ce que vous êtes.
Je voulais simplement vous dire cela, vous remercier et vous féliciter, vous dire que ce livre me fait grand plaisir et vous souhaiter longue et heureuse vie : à la FNDIRP d'abord, qui elle est immatérielle, et à ses membres, autant qu'il sera possible.

Paris le 14 décembre 1994. MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur sa carrière politique, sa tentative de rassembler la gauche, son intérêt pour le pouvoir, et sur l'observation de la préparation de sa succession à la présidence de la République, Paris le 14 décembre 1994.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Remise du "Prix du politique de l'année 1994" à M. Mitterrand par la rédaction du Nouvel Economiste le 14 décembre 1994
Je vous remercie, monsieur, pour vos propos aimables et vous toutes et vous tous qui représentez l'ensemble de la rédaction du Nouvel Economiste et qui, je ne sais pourquoi d'ailleurs, m'avez désigné comme le politique de l'année 1994. Je pourrais me poser des questions | Pourquoi 1994 ? Mais, mieux vaut tard que jamais |
- Je lis votre journal et j'ai lu l'article de Ghislaine Ottenheimer. J'avoue que je suis plus habitué à recevoir des flèches que des lauriers. J'ai déjà eu l'occasion de le dire récemment en Allemagne, à Baden-Baden, où je recevais un prix équivalent de la presse allemande. Peut-être aussi y a-t-il un peu d'attendrissement après cinquante ans de vie politique où l'on se dit : il ne faut pas qu'il parte comme ça, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas | Il y a toujours un peu de sentimentalité et de gentillesse au fond de chacun.
- Je lis beaucoup de portraits qui me sont consacrés. Depuis quelques temps ils font la fortune de leurs auteurs. Pas la mienne, bien que je sois moi-même accusé, enfin, peu importe.. Je pourrais déjà moi-même, si j'en avais le temps, mais je crains de ne pas l'avoir, corriger certains de ces traits. Vous l'avez dit vous-même : je ne dénie pas une certaine "capacité d'habileté". Vous avez dit "félin", bon très bien, le chat ou le tigre, l'un sur son arbre sur le bord de la fenêtre et ne ratant pas sa proie.
- Je vais vous résumer ma vie politique en très peu de mots : j'ai été élu, pour la première fois, député en 1946. Voyez cela fait exactement quarante-huit ans, c'était en novembre 1946. J'ai été élu député de la Nièvre, j'ai été trente-cinq ans député du même endroit. Donc, les gens que je voyais là-bas, mes électeurs, n'ont pas toujours considéré que j'étais malléable car, pendant tout ce temps-là ou presque, sauf les premières années, j'étais dans l'opposition. Et je crois être un recordman de la durée dans l'opposition, vingt-quatre ans de suite. On dit de moi que je suis "opportuniste", "malin", que l'on ne peut pas m'empêcher de passer par un endroit sans que je revienne par un autre | Pendant vingt-quatre ans, entre 1957 et 1981, je suis resté complètement en dehors des allées du pouvoir. Comme beaucoup d'autres dont la réputation sur ce terrain-là parait plus rigoureuse, pendant ces vingt-quatre ans, je ne suis jamais allé à la Préfecture de Nevers, je ne suis jamais allé à la Sous-Préfecture de Château-Chinon, et j'étais maire en face | Je n'ai jamais participé à une cérémonie officielle. Je n'ai jamais célébré, en commun, un 11 novembre ou un 14 juillet. Je ne suis jamais allé dans un palais, dans un ministère et cela vingt-quatre ans de suite. Je me permets de vous le dire : peut-être avais-je quelques convictions ?
Et c'est pendant ce temps-là que j'ai, surtout à partir de 1958, contribué à rassembler la gauche. C'était un pari difficile puisque j'ai été le premier à pratiquer l'alliance avec les communistes, pas en 1981, en 1958. L'alliance avec les communistes, j'en avais une connaissance suffisante, je l'ai connue pendant la guerre avec tous les liens d'amitié, de camaraderie, mais aussi de prudence, de défiance. Je savais très bien quel était l'enjeu.
- Le premier enjeu c'était la certitude que tout le reste du monde politique, pour ne pas parler du monde des affaires ou de l'industrie, condamnerait cette offense au bon goût. Et de 1958 à 1981 et même un peu plus tard, j'ai constamment maintenu qu'il n'était pas possible à la gauche de retrouver une majorité en France si elle ne rassemblait pas la gauche politique et la gauche syndicale. C'était mathématiquement impossible. Mais une autre condition peut-être plus difficile encore à remplir était exigée : rien n'eût été possible non plus si le Parti communiste était resté ce qu'il était depuis la Libération, le premier parti de la gauche et de loin | 28, 29 % contre 10 ou 11 % pour les socialistes. Et en 1969, rappelez-vous, je ne peux pas accabler les amis qui ont mené le combat, mais enfin la gauche était tombée à 5 %. Il était donc possible d'avoir une chance de gagner, mais à condition d'en avoir la conviction idéologique, ce n'aurait pas été possible sans cela. Mais l'alliance devait être précédée d'un changement du rapport de forces.
- Alors, me direz-vous, tout cela, ce sont des propos de combattant cynique. Pas du tout c'est une évidence | C'est ce qui relevait de l'observation. Si j'avais été un élu de droite, je n'aurais pas raisonné comme cela, ou je me serais peut-être réjoui en disant : voilà, il s'est placé lui-même dans le piège. Et pendant des années, je ne pouvais pas me débarrasser des journalistes que vous êtes sans que l'on me pose la question tout de suite : "Nommerez-vous des ministres communistes ?" Au moment de l'élection présidentielle de 1981, je me gardais bien de répondre, mais je ne disais pas non |
- C'est vrai que si je n'avais pas eu la majorité absolue aux élections législatives suivantes, je n'en aurais peut-être pas pris au gouvernement. J'avais la majorité absolue. J'en ai pris | J'estimais que je le devais bien à des millions de gens qui m'avaient suivi bien que nos contentieux eussent été nombreux et répétés. Bon alors, comment me retrouver dans la description de l'opportuniste que l'on fait toujours de moi ? En général un homme politique aime bien le pouvoir. Seulement entre l'âge de quarante ans et celui de soixante-quatre ans (et rien ne me garantissait que cela durerait ce temps-là) je n'ai pas approché le pouvoir. J'ai au contraire organisé sa conquête, sans me préoccuper des échecs. On m'appelait même le "loser" | Blum avait mis 15 ans, de 1921 à 1936, à arriver au pouvoir avec le Front populaire. Eh bien moi j'ai mis dix ans | Naturellement dans ces dix années-là, il n'y avait que des échecs. Mais c'étaient des échecs qui chaque fois se réduisaient puisque le dernier fut celui des élections législatives de 1978, où nous étions montés à 49,4 %. On a essayé de faire un petit saut en avant, ce qui s'est produit en 1981.
Je dis ça simplement pour rectifier un certain nombre d'idées de base constamment répandues et qui me blessent un peu. On pourrait croire que la vie politique n'est faite que "d'habileté", de "machiavélisme", qu'il faut être "florentin" pour réussir. Vous savez, je connais bien l'histoire de Florence et il n'y a pas eu que des Florentins à Florence. Il y a eu beaucoup de gens qui ont été capables de diriger leur pays sans pour autant recourir à l'intrigue ou au crime. Disons que ce qui joue contre moi, c'est que j'ai été élu en 1981 et que je suis encore là | Près de quatorze ans, alors là, ça commence à devenir franchement suspect, un peu coupable et peut-être impardonnable | Enfin, c'est ce qui se dit pour l'instant (un peu plus tard, on parlera autrement) parce qu'on aime tellement en France les hommes politiques qui s'arrêtent toujours devant les marches du pouvoir ou qui, s'ils franchissent les derniers degrés, sont pressés d'en sortir. Mais non, ce n'est pas comme ça. Si on veut transformer un peu la société dans laquelle on vit, il faut un peu de patience, de ténacité.
-Donc, ce qui joue contre moi, je le reconnais, c'est la longueur du temps. C'est ce qu'on appellerait une réussite. Moi, je n'appelle pas cela une réussite, ni moralement, ni intellectuellement. La réussite ne se confond pas avec le succès immédiat, c'est tout autre chose. Il faut regarder cela avec la distance, mais enfin, pour se conformer au langage commun, la réussite, c'est vrai, est moins estimée que l'échec. La présence est moins excusable que l'absence. Et c'est vrai que l'absence permet d'entasser tous les rêves et toutes les espérances alors que le pouvoir est terriblement exigeant et qu'on ne peut qu'affirmer ce que l'on pense et faire ce que l'on peut, sans jamais prétendre répondre, autant qu'il le faudrait, à l'attente de nos concitoyens. C'est donc une très rude épreuve. Au nom du Parti socialiste j'ai présenté un programme de 110 points, je n'en ai réalisé que 94. Et donc, pour les 16 qui manquent, on me représente comme coupable.
J'ai su que certains contempteurs avaient écrit des livres très rentables mais pas sérieux dans lesquels on donne l'impression que j'ai épousé toutes les idées, que je me suis mêlé à toutes les contorsions, que j'ai changé tout le temps d'idées, que je passais d'un parti à l'autre. On a tous lu cela. Qu'y a-t-il de vrai ? Tout cela est un paysage composé et lorsqu'à un journaliste honnête, correct, mais qui est naturellement libre, qui suit sa logique, qui n'est pas toujours la mienne, je raconte ma propre vie, entre vingt et trente ans, où est le scandale ? C'est moi qui le dit. Et je me demande quel est le jeune homme de vingt-cinq ans qui en 1942, après avoir été absent de France à cause de la guerre et de la captivité, après s'être évadé à trois reprises, et qui a passé beaucoup de temps en prison, quel est le jeune homme qui connaissait la situation politique de la France autrement que par l'imagination ou les récits de la propagande. Combien de temps ai-je passé ? En réalité quelque mois, sans responsabilité, sans mission, avec un traitement dont j'ai calculé qu'il correspond aux deux tiers du SMIC d'aujourd'hui. Voyez le haut dignitaire | D'ailleurs il faudrait me décerner un prix particulier pour avoir été successivement le conseiller de Pétain, le conseiller de De Gaulle, le conseiller préféré de l'inspirateur de la IVème République, le président de la Vème. Je reconnais que ça manque à mon palmarès | Si j'avais réussi cela, on pourrait parler de génie politique, et ce dès l'âge de vingt-quatre ans | Non, je n'étais pas si précoce, c'est venu peu à peu.
- Cela me flatte et je leur fais quelques confidences mais je le répète : veillez aussi à la caricature. Mon mode de vie, mes amitiés n'ont pas changé depuis vingt ans, non plus que mes habitudes quotidiennes et ni mon patrimoine.
Vous savez, un homme qui aura passé un demi-siècle dans la vie politique, s'il a une passion, c'est celle-là, ce n'est pas une autre. Comme on le dira d'un joueur de casino, ce que je ne suis pas : mais quelle triste passion que de vouloir gagner de l'argent de cette manière | Non, il ne cherche pas à gagner de l'argent, il en perd. C'est le goût du jeu pour le jeu. Moi, je ne suis pas attaché au jeu pour le jeu, mais le pouvoir, c'est-à-dire le moyen d'agir sur la société qui est la mienne, oui, cela m'intéresse. Voilà quelques explications que je vous donne pour essayer de justifier votre choix. Si vous manquiez d'arguments, vous pourriez enregistrer ceux-là, en débattre et vérifier ce qu'il y a d'exact ou d'exagéré dans mes propos.
- En effet, arrivé presque au terme, je vous dirai que je ne n'en suis pas fâché. Je ne fais pas le dégoûté en disant : "Je suis accablé par la tâche", mais il arrive un moment de fatigue morale et physique et, d'autre part, sur le plan de la République, quatorze ans sont largement suffisants pour faire ses preuves, les bonnes et les mauvaises. Il n'y a pas besoin de plus. Il ne faut pas non plus ignorer que chaque génération compte dans ses rangs des hommes et des femmes de talent, capables d'assurer la gestion de la France.
- Donc, pas de regret : je n'aurai pas la moindre larme à l'oeil quand je quitterai ces lieux. Je rentrerai tout simplement chez moi et je n'en serai pas fâché. Simplement, le temps a passé. Quatorze ans : quand on est élu à soixante-quatre ans, on en sort à soixante dix-huit, ce qui est mon cas aujourd'hui. Et à soixante dix-huit ans, on ne peut pas se dire indemne des accidents de l'âge, ce qui est également mon cas. Donc, maintenant je suppute comme cela, sans avoir de réponse, le temps que j'ai devant moi. Il ne doit pas être très long et pourtant j'aimerais bien savoir ce qui se passera ensuite et voir comment ceux qui me succéderont s'en arrangent. Je pourrais éprouver quelques satisfactions d'amour-propre même si j'éprouvais quelques déceptions sur le plan national. Mais ce n'est pas forcé | Chaque génération produit des responsables capables de diriger leur pays.
Vous me parliez de la décision de Jacques Delors. Je n'ai pas tout construit sur Jacques Delors. Jacques Delors est un homme de talent qui pouvait parfaitement remplir les fonctions qui sont les miennes aujourd'hui. On ne les trouve pas en se baissant, en creusant le sol, ce n'est pas remplaçable à tout moment. Enfin ce n'est pas mon problème à moi, c'est le problème des responsables politiques dont la charge est de proposer aux Français des femmes ou des hommes capables de les diriger.
- Je n'ai pas d'autres choses à vous dire ce matin. Si je voulais corriger tous les tirs reçus, la matinée ne suffirait pas. Vraiment, on pourrait croire que je fabrique tout. Vous me croirez pas, mais je vous le dis quand même : la plupart des hommes politiques qui montent ou qui tombent, derrière lesquels on voit mon ombre, ils tombent tout seuls. Il n'y a pas besoin de pichenette. Simplement, peut-être ai-je le tort de le prévoir. Ils n'ont pas besoin de moi.
- Ce sont d'ailleurs ceux qui ont le moins besoin de moi. La route est jonchée non pas de cadavres mais de gens qui ont eu un accident de la route et qui sont un peu éclopés, comme je le suis moi-même pour d'autres raisons. Mais je ne m'en sens pas responsable du tout. On me prête aussi certaines ascensions. Oui, les personnes que j'ai nommées, de Pierre Mauroy à Pierre Bérégovoy, ont pu en effet recevoir une aide qui soit les a grandis, soit les a meurtris. Mais ils sont restés mes amis et ils ont été quand même une bonne sélection dans la classe politique française. Ce sont des gens honorables et respectés. Mais les autres, il y a ceux que je n'ai pas nommés, et ils sont beaucoup plus nombreux, ce qui explique certaines choses. C'est la masse, mais comment pouvais-je faire ? Je ne pouvais pas faire un gouvernement par semaine pour faire plaisir à mes amis.
- Je me retirerai peut-être un jour aussi beau qu'aujourd'hui, quoiqu'en mai on n'est jamais sûr. C'est un mois de chagrin, le mois de mai. Vous connaissez la chanson créole : "le mois de mai est le mois des amours, le mois de mai etc.." et finalement c'est aussi le mois des malheurs et le mois des tristesses.
Alors je vous remercie, je prendrai votre diplôme avec fierté, j'ai vu que j'étais dans le même sac que certaines autres personnes. Eh bien, cela ne me gêne pas, et vous avez bien le droit de choisir qui vous voulez. L'essentiel du temps que j'ai passé à la tête de l'Etat, croyez-moi, il a été consacré à la défense des libertés et les journalistes en savent quelque chose. Il n'y a jamais eu la moindre contrainte. Je crois pouvoir vous dire, et vous êtes un public difficile, qu'il n'y eut plus jamais aucune intervention des pouvoirs auprès des journaux audiovisuels. Je ne citerai pas un seul cas. Vous savez ce qui se faisait auparavant. Il faut bien se rendre compte que c'était difficile de modifier les habitudes. Evidemment, on est un peu exposé dans ce cas-là. Moi-même j'avais tenu une sorte d'engagement, vis-à-vis de moi d'ailleurs, pendant ces années-là. J'avais dis que je ne poursuivrai jamais des journalistes devant la justice. Je ne l'ai jamais fait. J'en mourais d'envie bien souvent. Mais je ne l'ai jamais fait. Je terminerai mon temps sans qu'il y ait jamais eu de délit de presse avec moi. Je reconnais que c'est l'argument qui détruit ma réputation : au fond ce n'est pas malin | Mais c'est comme cela. Chacun se présente devant l'Histoire comme il est, et de ce fait, j'ai pu assurer de gros tirages et faire la fortune d'un certain nombre d'écrivains de hasard qui n'ont d'ailleurs même pas songé à me réserver une partie de leur gain. Mais ce n'est pas mon genre...

Paris le 31 décembre 1994.MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle du GIGN dans l'issue de la prise d'otages de l'avion Alger-Paris, la lutte contre l'exclusion et la construction européenne, Paris le 31 décembre 1994


Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Présentation des voeux aux Français le 31 décembre 1994
Mes chers compatriotes,
- Parmi les événements qui marqueront l'année 94, le sauvetage de l'Airbus Alger - Paris, il y a seulement quelques jours, à l'aéroport de Marseille, résume mieux que tout autre les menaces et les risques qu'un grand pays comme le nôtre doit savoir affronter, la détermination, l'abnégation et le courage nécessaires pour les surmonter.
- J'ai déjà remercié en votre nom les acteurs de ce drame. J'ai souligné la cohésion et la fermeté des pouvoirs publics et je dois redire l'admiration que m'inspire l'extraordinaire coup d'éclat du groupe d'intervention de la gendarmerie nationale, le GIGN. Les membres de ce groupe, et l'armée française dans son ensemble, qui a su les former, ont honoré la France. J'ajoute que beaucoup d'autres méritent d'être cités. Je pense, en particulier, à l'équipage d'Air-France dont le sang froid et la résistance à la fatigue physique et morale ont largement contribué au succès commun.
- En dépit des difficultés actuelles, je trouve dans ces faits un véritable réconfort. Il est bon de pouvoir se dire, en cette nuit de Nouvel An, que les Français, si prompts à se quereller, sont également capables de s'unir et de montrer au monde ce qu'ils valent quand le danger est là.
- Réservons également une pensée respectueuse et fraternelle aux familles des passagers en deuil et aux soldats blessés au combat, qui souffrent dans leur coeur et dans leur chair.
- Ainsi se mêlent, dans toute communauté humaine, la joie et la douleur. Ce qui nous rappelle que nul n'est à l'abri du malheur et que le premier devoir de ceux qui ont la chance d'être épargnés, est de se montrer, plus encore, solidaires de ceux que frappe le destin.
Cette leçon vaut pour tout. Sur le plan international où de nombreux peuples sont soumis aux horreurs de la guerre civile et de l'oppression étrangère. J'observe à cet égard que la France s'est toujours placée au premier rang des forces de la paix. Sur le plan national où s'accroît le nombre des Français sans abri, victimes du chômage, de la pauvreté, de l'exclusion. C'est un discours, me direz-vous, que tout le monde tient aujourd'hui. Je constate seulement que les efforts accomplis par les uns et les autres n'ont pas guéri le mal. Le moment est donc venu de s'interroger sur les moyens que nous fournira la reprise économique si souvent annoncée, pour que le retour à l'expansion s'accompagne d'un véritable ajustement des conditions sociales, trop évidemment inégales.
- Car la croissance n'est pas une fin en soi. Elle doit être l'instrument d'une répartition plus équitable des richesses créées par tous et pour tous. Dès maintenant et dans les années prochaines les gouvernements, quelles que soient leurs tendances, auront à répondre d'abord à cette question.
- La lutte contre les injustices : j'y reviens toujours. Ceux qui portent le poids principal du travail et de la production, ceux qui peinent le plus, mais qui voient leur salaire augmenter faiblement, quand il augmente, les licenciements massifs se multiplier, et tout près d'eux ou dans leurs rangs, s'étendre l'exclusion, ceux-là ont bien le droit d'espérer un plus juste profit dans leur vie quotidienne. Mais on n'y parviendra que si employeurs et salariés parlent entre eux, que s'ils engagent le dialogue, que si le gouvernement les y encourage, que si tous se décident à négocier ensemble des choses de leur vie. Pourquoi la discussion sur un nouveau contrat social pour l'emploi est-elle ainsi bloquée ?
Mes chers compatriotes, c'est la dernière fois que je m'adresse à vous pour des voeux de nouvelle année en ma qualité de Président de la République. Aussi je me permettrai deux recommandations : la première : ne dissociez jamais la liberté et l'égalité. Ce sont les idéaux difficiles à atteindre, mais qui sont à la base de toute démocratie. La seconde : ne séparez jamais la grandeur de la France de la construction de l'Europe. C'est notre nouvelle dimension, et notre ambition pour le siècle prochain.
- Sur l'Europe, deux échéances nous attendent : d'abord la mise en oeuvre du traité de l'Union européenne. Ensuite l'élargissement progressif de l'Union à l'ensemble des démocraties européennes. Que d'énergie et d'enthousiasme seront indispensables si l'on veut qu'aboutisse cette entreprise audacieuse | Elargir l'Europe, oui, mais sans l'affaiblir. Vous le voyez, nous avons du travail devant nous.
- Or, dès demain 1er janvier, et pour six mois, c'est la France qui présidera l'Union. Cette situation ne se représentera plus avant longtemps. Le gouvernement a préparé avec moi les grandes lignes de cette présidence. J'ai demandé au Premier ministre d'accorder une importance particulière à la politique sociale trop souvent négligée. A cet effet, nous recevrons bientôt les grandes organisations professionnelles et syndicales qui ont à faire valoir leur point de vue. Je vous le dis avec la même passion que naguère. N'en doutez pas, l'avenir de la France passe par l'Europe. En servant l'une, nous servons l'autre.
Mes chers compatriotes,
- Je n'apprendrai rien à personne en rappelant que dans quatre mois aura lieu l'élection présidentielle. C'est un rendez-vous important que la France se donne à elle-même. Je souhaite vivement que ce soit l'occasion d'un vrai, d'un grand débat et sur tous les sujets, y compris les règes morales de notre vie publique et le rôle et les limites des divers pouvoirs. Les problèmes que nous connaissons ne disparaîtront pas pour autant. Mais la France y trouvera un nouvel élan. L'an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses voeux. Là où je serai, je l'écouterai le coeur plein de reconnaissance pour le peuple français qui m'aura si longtemps confié son destin et plein d'espoir en vous.
- Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas. Je forme ce soir des voeux pour vous tous en m'adressant d'abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux. Bonne année, mes chers compatriotes. Bonne année et longue vie.
- Vive la République,
- Vive la France.

Paris le 31 décembre 1994.MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle du GIGN dans l'issue de la prise d'otages de l'avion Alger-Paris, la lutte contre l'exclusion et la construction européenne, Paris le 31 décembre 1994


Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Présentation des voeux aux Français le 31 décembre 1994
Mes chers compatriotes,
- Parmi les événements qui marqueront l'année 94, le sauvetage de l'Airbus Alger - Paris, il y a seulement quelques jours, à l'aéroport de Marseille, résume mieux que tout autre les menaces et les risques qu'un grand pays comme le nôtre doit savoir affronter, la détermination, l'abnégation et le courage nécessaires pour les surmonter.
- J'ai déjà remercié en votre nom les acteurs de ce drame. J'ai souligné la cohésion et la fermeté des pouvoirs publics et je dois redire l'admiration que m'inspire l'extraordinaire coup d'éclat du groupe d'intervention de la gendarmerie nationale, le GIGN. Les membres de ce groupe, et l'armée française dans son ensemble, qui a su les former, ont honoré la France. J'ajoute que beaucoup d'autres méritent d'être cités. Je pense, en particulier, à l'équipage d'Air-France dont le sang froid et la résistance à la fatigue physique et morale ont largement contribué au succès commun.
- En dépit des difficultés actuelles, je trouve dans ces faits un véritable réconfort. Il est bon de pouvoir se dire, en cette nuit de Nouvel An, que les Français, si prompts à se quereller, sont également capables de s'unir et de montrer au monde ce qu'ils valent quand le danger est là.
- Réservons également une pensée respectueuse et fraternelle aux familles des passagers en deuil et aux soldats blessés au combat, qui souffrent dans leur coeur et dans leur chair.
- Ainsi se mêlent, dans toute communauté humaine, la joie et la douleur. Ce qui nous rappelle que nul n'est à l'abri du malheur et que le premier devoir de ceux qui ont la chance d'être épargnés, est de se montrer, plus encore, solidaires de ceux que frappe le destin.
Cette leçon vaut pour tout. Sur le plan international où de nombreux peuples sont soumis aux horreurs de la guerre civile et de l'oppression étrangère. J'observe à cet égard que la France s'est toujours placée au premier rang des forces de la paix. Sur le plan national où s'accroît le nombre des Français sans abri, victimes du chômage, de la pauvreté, de l'exclusion. C'est un discours, me direz-vous, que tout le monde tient aujourd'hui. Je constate seulement que les efforts accomplis par les uns et les autres n'ont pas guéri le mal. Le moment est donc venu de s'interroger sur les moyens que nous fournira la reprise économique si souvent annoncée, pour que le retour à l'expansion s'accompagne d'un véritable ajustement des conditions sociales, trop évidemment inégales.
- Car la croissance n'est pas une fin en soi. Elle doit être l'instrument d'une répartition plus équitable des richesses créées par tous et pour tous. Dès maintenant et dans les années prochaines les gouvernements, quelles que soient leurs tendances, auront à répondre d'abord à cette question.
- La lutte contre les injustices : j'y reviens toujours. Ceux qui portent le poids principal du travail et de la production, ceux qui peinent le plus, mais qui voient leur salaire augmenter faiblement, quand il augmente, les licenciements massifs se multiplier, et tout près d'eux ou dans leurs rangs, s'étendre l'exclusion, ceux-là ont bien le droit d'espérer un plus juste profit dans leur vie quotidienne. Mais on n'y parviendra que si employeurs et salariés parlent entre eux, que s'ils engagent le dialogue, que si le gouvernement les y encourage, que si tous se décident à négocier ensemble des choses de leur vie. Pourquoi la discussion sur un nouveau contrat social pour l'emploi est-elle ainsi bloquée ?
Mes chers compatriotes, c'est la dernière fois que je m'adresse à vous pour des voeux de nouvelle année en ma qualité de Président de la République. Aussi je me permettrai deux recommandations : la première : ne dissociez jamais la liberté et l'égalité. Ce sont les idéaux difficiles à atteindre, mais qui sont à la base de toute démocratie. La seconde : ne séparez jamais la grandeur de la France de la construction de l'Europe. C'est notre nouvelle dimension, et notre ambition pour le siècle prochain.
- Sur l'Europe, deux échéances nous attendent : d'abord la mise en oeuvre du traité de l'Union européenne. Ensuite l'élargissement progressif de l'Union à l'ensemble des démocraties européennes. Que d'énergie et d'enthousiasme seront indispensables si l'on veut qu'aboutisse cette entreprise audacieuse | Elargir l'Europe, oui, mais sans l'affaiblir. Vous le voyez, nous avons du travail devant nous.
- Or, dès demain 1er janvier, et pour six mois, c'est la France qui présidera l'Union. Cette situation ne se représentera plus avant longtemps. Le gouvernement a préparé avec moi les grandes lignes de cette présidence. J'ai demandé au Premier ministre d'accorder une importance particulière à la politique sociale trop souvent négligée. A cet effet, nous recevrons bientôt les grandes organisations professionnelles et syndicales qui ont à faire valoir leur point de vue. Je vous le dis avec la même passion que naguère. N'en doutez pas, l'avenir de la France passe par l'Europe. En servant l'une, nous servons l'autre.
Mes chers compatriotes,
- Je n'apprendrai rien à personne en rappelant que dans quatre mois aura lieu l'élection présidentielle. C'est un rendez-vous important que la France se donne à elle-même. Je souhaite vivement que ce soit l'occasion d'un vrai, d'un grand débat et sur tous les sujets, y compris les règes morales de notre vie publique et le rôle et les limites des divers pouvoirs. Les problèmes que nous connaissons ne disparaîtront pas pour autant. Mais la France y trouvera un nouvel élan. L'an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses voeux. Là où je serai, je l'écouterai le coeur plein de reconnaissance pour le peuple français qui m'aura si longtemps confié son destin et plein d'espoir en vous.
- Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas. Je forme ce soir des voeux pour vous tous en m'adressant d'abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux. Bonne année, mes chers compatriotes. Bonne année et longue vie.
- Vive la République,
- Vive la France.

Luxembourg le 14 mars 1995. MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le rôle du Luxembourg dans la construction européenne, sur la réalisation du traité de Maastricht et sur l'élargissement et l'approfondissement de l'Union européenne, Luxembourg le 14 mars 1995.


Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Voyage de M. Mitterrand à Luxembourg le 14 mars 1995 à l'occasion de la remise du prix Joseph Bech
Altesses Royales,
- Excellences,
- mesdames et messieurs,
- C'est avec de l'émotion et naturellement du plaisir que je retrouve le Grand Duché et la ville de Luxembourg. Ils sont l'un et l'autre si chargés d'histoire et de symboles. Sur un plan plus personnel j'y ai toujours trouvé depuis de longues années un accueil qui m'a touché. Le fait d'y revenir aujourd'hui, à l'occasion de ce prix, décerné par la fondation Alfred Toepfer qui s'est donné comme vous le savez pour tache d'encourager l'unification de l'Europe, la compréhension entre les peuples, ajoute à ma visite une dimension à laquelle vous comprendrez que je sois particulièrement sensible. Plus que jamais, une Europe unie institutionnellement, structurellement, m'apparaît comme la plus sûre garantie de la paix et par là de la prospérité et de l'épanouissement que l'on puisse offrir aux peuples de notre continent. Que mon nom puisse être, notamment grâce à vous, associé à celui des bons ouvriers et grands hommes d'Etat qui ont avec persévérance construit l'Europe, est un motif supplémentaire de satisfaction et de fierté que je ne veux pas dissimuler.
- Car ce prix porte un nom : celui de Joseph Bech. La carrière de cet homme éminent que j'ai connu moi-même, dans les premières années de mes mandats parlementaires et de mes mandats gouvernementaux, qui fut Premier ministre, je le crois à deux reprises, puis ministre des affaires étrangères sans interruption, de 1926 à 1958, illustre ce que furent la tragédie, puis l'espérance de notre temps.
- La tragédie, ce fut dans les années trente, l'impuissance puis l'effondrement de la Société des Nations, la montée des nationalismes, le poison des fanatismes et du racisme, le séisme de la deuxième guerre mondiale, réplique monstrueuse et généralisée de la grande guerre et enfin, la division prolongée de notre continent en deux blocs antagonistes.
- L'espérance, elle, ce fut dès le lendemain de la deuxième guerre, la naissance des Nations unies et la reconstruction ou la construction d'une Europe organisée et libre, qui se donnait comme objectif de surmonter ses divisions économiques, d'abord, les fractures politiques, à commencer par la relation franco-allemande, les préjugés de toutes sortes, et les incompréhensions.
- Joseph Bech avait vécu la tragédie et traversé dans l'honneur les tourmentes de la guerre. Il fut de ceux qui en réaction contre ce qu'ils avaient connu, vécu, firent naître la nouvelle espérance en donnant une impulsion décisive à la construction européenne. Pères fondateurs au même rang que les Adenauer, Robert Schuman, qui nous ramène aussi au Luxembourg, Jean Monnet, de Gasperi, etc. Joseph Bech était européen non seulement par conviction et par raison, mais aussi puisqu'il était luxembourgeois, par nature et par sentiment. Car vous le savez comme moi, mieux que moi, situé à la rencontre des mondes latins et germains, le Grand Duché s'est toujours voulu passerelle entre les cultures, ainsi que refuge pour les libertés. Je me souviens de la visite que j'ai faite accompagné par l'un des vôtres, il y a quelque temps, c'était en 1992, dans la petite maison de Vianden au bord de l'Our, parce que c'est là que Victor Hugo était venu se mettre à l'abri, dans son exil lors du second Empire.
Dès l'origine, le Luxembourg n'a donc pas cessé de marquer discrètement, mais fortement de son empreinte, l'Europe communautaire. Et, si j'en juge par de récents événements, il n'en a pas fini.
- Faut-il rappeler, comment Joseph Bech, précisément, jouant habilement des rivalités entre ceux que l'on appelle les "grands" Etats ou réputés tels, et profitant de la lassitude générale - élément sur lequel il faut toujours compter -, fit admettre le Luxembourg comme siège de la Communauté du Charbon et de l'Acier. C'était à l'entendre, une décision "provisoire" pour ne pas dire précaire. Il connaissait le poids des mots et la force des habitudes, on sait ce qu'il en advint |
- Je n'oublie pas enfin le rôle décisif qui fut celui du Luxembourg, dans la conduite de la négociation qui devait aboutir à la signature du Traité d'Union européenne, plus connu sous le nom de Traité de Maastricht. J'y ai pris part, j'en ai connu toutes les traverses et je m'efforce avec d'autres aujourd'hui, d'en appliquer les conséquences.
- Comme un vin qui n'a pas encore "fait ses Pâques", ce traité n'a donc pas encore commencé sa maturation, ni à plus forte raison son épanouissement ; il est dans sa phase de mise en place. Il n'a pas pris toute sa dimension, qu'il s'agisse de la monnaie, de la citoyenneté européenne, de la politique étrangère, de la défense, de la justice, de la police. Nous en sommes encore à la mise au point des mécanismes, des procédures et des règles ; il faudrait vite se dégager de cette période.
- Voyez pour le cas de la monnaie, puisque la deuxième phase de l'Union économique et monétaire a été expressément prévue à cet effet et que les années 1997, 99 avaient été fixées à Maastricht comme base même de la réalisation de cette importante réforme. J'ajoute, que cette période de démarrage du Traité de Maastricht s'est trouvée à la fois ralentie et compliquée par le cours même des événements, en raison des délais qui furent nécessaires pour mener à bien, dans les douze pays signataires de l'époque, les procédures internes de ratifications. Vous vous souvenez en particulier de celles du Danemark, et de la Grande-Bretagne. Période compliquée aussi par le fait de l'élargissement à quinze Etats, élargissement survenu très vite après l'entrée en vigueur du traité et sans que l'Union ait eu le temps, en quelque sorte, de reprendre son souffle. Je ne dis pas cela avec regret, puisque je l'ai approuvé.
- Ce sont des difficultés objectives, qui doivent faire comprendre pourquoi le Traité de Maastricht peut sembler marquer le pas et donner l'occasion à ses adversaires de profiter de ses retards, pour tenter de le changer avant même qu'il n'ait pris forme. Or, se profile déjà devant nous pour 1996, l'an prochain, la Conférence Intergouvernementale. Les premières réflexions à quinze sur ce sujet, seront bientôt entamées, dès la prochaine présidence le 1er juillet 1995, je veux dire celle de l'Espagne.
Il existe un risque ; je veux attirer votre attention là-dessus, comme je l'ai fait devant le Parlement européen à Strasbourg : c'est celui d'une double "fuite en avant", institutionnelle ou géographique. Institutionnelle, par exemple, s'il s'agissait de vouloir modifier radicalement les équilibres qui se sont instaurés entre l'Union et les Etats membres d'une part, entre les différentes institutions, - Conseil, Commission, Parlement, Cour de Justice -, d'autre part. Géographique, s'il s'agissait de précipiter les futurs élargissements.
- Dans les deux cas, me semble-t-il, le danger serait que cette façon d'agir chez les uns et chez les autres, se combine avec le désir de remettre en question ce qui a été acquis si difficilement à Maastricht. Sous le prétexte qu'il convient de définir l'Europe d'après demain, on négligerait ainsi l'Europe d'aujourd'hui ; mais il faut la faire aussi, sans quoi il n'y aura pas de demain, ni d'après demain et de laisser en plan l'édifice en cours. Il y a dans le Traité de Maastricht des potentialités, des échéances importantes, qui devraient être considérées comme prioritaires.
- Le raisonnement consistant à dire : il faut élargir rapidement l'Union aux dimensions du continent, pour stabiliser les états délivrés du communisme, c'est un raisonnement qui est marqué par la hauteur de vue, par la générosité politique et croyez-moi, il est souvent présent dans ma pensée. Mais ce peut être aussi un raisonnement fallacieux, car il pourrait impliquer un affadissement de l'Union. Est-ce que chaque fois qu'un pays voudra adhérer à l'Union européenne, on fera un compromis supplémentaire en amortissant les conditions du traité initial ? Vous voyez le danger ? A la vingtième adhésion il ne restera plus rien | Or, chacun a ses problèmes, on a pu le voir lors de la négociation avec la Finlande, l'Autriche et la Suède, cela avait été le cas avec l'Espagne et le Portugal, la Grande-Bretagne, etc.
- Ce que l'on offrirait à nos partenaires ne serait qu'une apparence d'Union ; en tout cas, elle serait vidée de son contenu. Entendez-moi, je suis tout à fait partisan de l'élargissement de l'Union, dès lors que les conditions de base en seront respectées. Et c'est pourquoi il m'arrive souvent de répéter que, accepter l'entrée dans l'Union européenne de pays hors d'état d'assumer les obligations ou les contraintes qui sont lourdes, contenues non seulement dans le Traité de Maastricht mais déjà dans le Traité de Rome, c'est l'assurance qu'au bout de cette marche forcenée vers l'Europe, il n'y aura plus d'Europe du tout. Or, comme il faut aussi que l'Union s'étende à l'Europe toute entière, il faut donc savoir mesurer le temps, et créer les conditions qui permettront aux pays actuellement membres, les quinze, de faciliter les développements économiques, de développer les traités d'assistance et d'entente, pour que les échéances soient précipitées mais non pas inversées. D'ailleurs on a pu voir ou entendre de bons esprits proposer tout à la fois d'étendre l'Union aux dimensions du continent, bien entendu vidé de sa substance, et dans le même temps, demander que l'on bâtisse une construction beaucoup plus intégrée dans laquelle ne serait admis qu'un tout petit nombre d'Etats.
- C'est tentant, surtout pour ceux qui feraient partie de ce noyau, - la France y est intéressée-, mais attention à ne pas réintroduire un élément de division entre les peuples qui ont eu quelques peines tout de même à parvenir à l'état d'entente où ils sont parvenus, alors que nous avons oeuvré dès le début à éliminer les barrières qui divisent l'Europe, donc qui ne sont pas nouvelles ; c'était d'ailleurs ce qui était écrit en toute lettre dans le préambule du Traité de Rome.
C'est en renforçant l'Union et non pas en la diluant que l'on créera peu à peu les conditions d'unification réelle de l'Europe toute entière, qui reste l'objectif désirable. On ne va pas créer une Europe dite prospère, même quand elle ne l'est pas tout à fait, des douze, treize, quatorze, quinze, pourquoi pas des dix-sept, et puis tout le reste à plus tard. Ils sont aussi européens que nous, ils ont les mêmes droits que nous, simplement les hasards de l'histoire les ont placés dans une situation qui les empêchent de mettre en application les mesures indispensables du traité.
- Donc, je crois qu'il faut construire et renforcer les solidarités dans tous les domaines ouverts par le Traité de Maastricht. C'est la démarche qui a été suivie depuis le début, depuis 1957, et même auparavant, puisque vous avez bien voulu le rappeler Monsieur le Premier ministre, j'ai participé, - je dois être l'un des rares survivants -, à la première conférence européenne, celle de La Haye, en 1948 ; et si à cette époque, on ne parlait pas d'institution, (je me souviens que ce congrès était présidé par Winston Churchill) on y rencontrait tous les grands leaders de l'Europe. D'une Europe qui n'étaient reconnue par personne, la réconciliation franco-allemande n'était pas encore réalisée. Ceux qui lançaient des idées nouvelles étaient vraiment des précurseurs, mais ils devaient accepter une démarche, pas à pas, lente et sûre. C'est cette démarche très volontariste, que l'on pourrait appeler "d'entraînement", qu'il faut savoir respecter aujourd'hui, il ne faut pas se montrer exclusif, que nul ne se méprenne, loin d'ici, lorsque mes propos seront rapportés. Il faut se montrer exigeant. L'Union européenne est ouverte à tous, dès lors que l'on en accepte l'esprit et les disciplines.
- Je forme par conséquent le voeu que nos quinze pays restent fidèles à cette volonté, celle des fondateurs, lorsqu'ils se retrouveront en 1996 autour de la table des négociations. Qu'ils fassent preuve de réalisme et de mesure, qu'ils s'inspirent en somme de la sagesse et de la ténacité luxembourgeoises, qu'on ne présente jamais comme un pays où l'on précipite l'allure plus qu'il ne convient, mais dont chaque pas est assuré, parce que l'on réfléchit, que l'on est sage, que l'on connaît la fugacité, la difficulté des choses.
Monsieur le Premier ministre, vous avez prononcé des paroles dans votre allocution de bienvenue qui m'ont touchées, et je vous en remercie. Recevoir le prix Joseph Bech, c'est un honneur pour moi. Je ne suis pas quémandeur de prix ; on peut se demander pourquoi ce prix ?
- Il s'agit d'établir des étapes. Tout d'abord, rappeler ce qu'a été l'histoire du dernier demi-siècle ; rappeler l'histoire, puis l'effort des hommes et des responsables politiques. Enfin, marquer de quelle manière de traité en traité, l'Europe a avancé et n'a jamais reculé. Moi, j'ai vécu certaines périodes - avec certains d'entres vous d'ailleurs, que je reconnais sur ces bancs,- au cours desquelles je n'entendais que ces mots : "On ne peut pas aller plus loin, la conception européenne a échoué". C'est le discours que j'entends encore en France, et c'est pourquoi j'avais décidé, lors du Traité de Maastricht, de recourir à un référendum qui était extrêmement difficile, plutôt qu'un simple vote parlementaire. J'avais fait des prévisions sévères et elles étaient encore trop optimistes. J'avais dit au gouvernement, on devrait l'emporter par 52 % des voix, et cela a été par 51 %. Le risque a été grand, au Parlement c'eût été 90 % des suffrages, mais maintenant c'est fait, le peuple non seulement a été témoin, mais acteur ; on ne peut pas revenir autrement que par la même procédure, mais voyez combien c'est difficile. On ne peut pas revenir sur son choix.
La France est engagée, le Traité de Maastricht a pris une valeur sacrée, institutionnelle et pas simplement par la rencontre de hasards d'une majorité parlementaire. Et si je dis cela, ce n'est pas par dédain à l'égard du Parlement, j'ai été moi-même trente-cinq ans parlementaire en France, avant d'accéder à la présidence de la République, c'est-à-dire que depuis quarante-neuf ans, j'ai été amené à représenter mon pays dans toute sa dimension, et j'ai aimé la vie et les travaux du Parlement.
- Mais la volonté du peuple est plus forte encore, et je souhaite vraiment, sans demander à chacun de faire comme nous, car cela aurait été une expérience qui aurait été catastrophique ici ou là, parce que l'on s'était illusionné, parce que ceux que l'on appelle les élites, un peu imprudemment, parce que les milieux politiques, économiques, financiers, les couches libérales et la bourgeoisie, celles et ceux qui voyagent en Europe, qui connaissent le monde, qui ont une vue de la marche du monde acceptaient d'emblée l'idée de l'Europe. Tout le monde s'était dit, c'est facile, et dans les sondages, en effet, les Français disaient : "mais oui, on est d'accord avec l'Europe". Mais le jour du rendez-vous, chacun pensait à son petit problème, à sa petite difficulté à laquelle il faut le dire, ceux de Commission européenne et les instances dirigeantes de l'Europe n'avaient rien fait pour en diminuer le poids ; une certaine bureaucratie avait développé des tracasseries, et ce n'est jamais bien vu dans aucun pays. On ne fait pas assez confiance à l'instinct, au mouvement naturel des peuples; on voulait tout réglementer.
- La leçon sera profitable, j'en suis convaincu, en tout cas elle m'a profité, vous pouvez le voir puisque je recommande aux autres ce que je recommande aux Français, tenir bon la rampe : construire l'Europe, lui donner des institutions, la démocratiser autant qu'il le faut et à mesure qu'il le faudra. Penser que l'avenir, c'est l'Europe toute entière, c'est-à-dire le continent, et quand je dis cela, je n'exclus personne. La première fois que j'ai fait des propositions de ce genre, on m'a dit : "et la Russie, quand même, non |" Et si, la Russie également, elle est l'Europe comme nous, mais bien entendu à la condition que les Etats qui participent à l'Union européenne soient des Etats démocratiques. Et ensuite qu'ils aient fait l'effort, eux d'abord, mais grâce à nous pour redresser leur situation économique et se trouver en mesure de prendre part aux travaux qui feront de l'Europe l'une des grandes puissances du monde.
Donc je vous remercie, Monsieur le Premier ministre. Monsieur Bech, on célèbre le nom et la mémoire de votre père, et je vois que vous continuez vous-même dans le même esprit. J'en remercie M. Toepfer qui de son côté agit selon une tradition familiale et patriotique. Notre patrie commune, c'est l'Europe. Je vous remercie mesdames et messieurs, comme vous particulièrement, Altesses, pour votre présence ; je suis très flatté de votre choix, et je vous en remercie.

Paris le 20 mars 1995. MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Discours publics
Les discours dans l'actualité
Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la stabilité de l'Europe, la prévention des conflits et sur les relations de l'Union européenne avec l'OSCE, Paris le 20 mars 1995.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Conférence sur la stabilité en Europe les 20 et 21 mars 1995 à Paris ; réception des participants à l'Elysée le 20
Mesdames et messieurs,
- Je vous remercie d'être venu ce soir à l'Elysée.
- Ce ne sera qu'une manifestation parmi d'autres. Je dirai même que celle-là a moins d'importance que les séances de travail auxquelles vous avez pris part et dont on commence à mesurer la portée des résultats.
- Je vous remercie donc d'être présents à Paris, aujourd'hui et d'avoir engagé autour du Président du Conseil des ministres de l'Union européenne, le ministre des affaires étrangères français M. Juppé, des séances de travail qui, si j'en juge par les documents que j'ai sous les yeux, ont été profitables.
- Au fond, nous nous sommes trouvés en 1989, devant une situation tellement nouvelle. Nous avions vécu - ma génération - depuis la guerre sur la base des deux blocs, qui étaient beaucoup plus que des blocs militaires, et dans une situation que l'on appelait la guerre froide, qui pouvait dégénérer à tout propos en véritable guerre. Et soudain, sous la poussée des peuples, de quelques uns des vôtres, tout cet appareil qui paraissait indestructible s'est effondré. En même temps, a surgi une nouvelle Europe, ont été réaffirmées l'indépendance et la souveraineté de pays et d'états qui pendant longtemps auparavant (quelquefois depuis des siècles), jouissaient de leur propre décision qui leur avait été confisquée. D'anciens empires, (non pas celui de Staline, mais celui de Pierre Le Grand) se sont détachés des pays qui ont demandé et obtenu leur souveraineté.
- Pour les diplomates c'était très intéressant, cela les rendait très optimistes, mais quel coup de tonnerre | Il faut s'habituer à vivre avec de nouveaux voisins, qui étaient le plus souvent des pays amis, mais qu'on avait perdu l'habitude de voir auprès de nous | Heureusement, entre les anciens pays belligérants, d'abord entre les pays de la coalition victorieuse de 1945, et les autres pays d'Europe qui avaient combattu, (qui n'avaient pas emporté la victoire, et perdu à cette occasion des millions d'hommes et qui avaient montré un grand courage et qui pouvaient désespérer de l'avenir), des initiatives ont été prises au lendemain de la guerre au premier rang desquelles la Communauté européenne. Elles ont restitué l'espoir. La situation de 1989 a ajouté un élément d'une immense espérance et d'un certain désordre.
Qu'allions-nous faire ? Les institutions internationales s'étaient multipliées, fallait-il en constituer d'autres ? Diverses idées ont été lancées. Je me souviens moi-même, le 31 décembre 1989, d'avoir pensé à une confédération européenne d'états démocratiques, avec des droits égaux pour tous les peuples d'Europe sans exclusion aucune. C'était sans doute un peu trop tôt, c'est une idée sur laquelle on reviendra, même si on la baptise autrement.
- De toute façon on sait bien, qu'il faudra réunir notre continent, à égalité de dignité pour les états et pour les peuples qui le composent. Mais, par quelle méthode, comment s'y prendre ?
- On ne part pas de zéro, puisqu'il y a d'une part, l'Union européenne issue du Traité de Maastricht qui réunit aujourd'hui quinze pays, qui se sont associés en acceptant des contraintes, une discipline, assez difficiles à supporter et il ne serait pas juste que de nouveaux pays vinssent adhérer à cette Union, sans avoir à supporter les mêmes disciplines.
- Qui le peut et faut-il le faire ? Bien entendu, dans le temps et dans la volonté des hommes. Il faut le faire | Dans la réalité, examinons les étapes.
- Mais pendant ce temps, ces changements en Europe ont provoqué des conflits, ils étaient inévitables, ils ont eu lieu. Voyez ce qui se déroule, aujourd'hui, dans quatre états de l'ancienne Yougoslavie. Voyez ce qui se fait aujourd'hui en Azerbaidjan, en Géorgie, à l'intérieur même de la Russie, cela est de son ressort à elle, mais enfin ces difficultés entraînent des conséquences difficiles entre nous.
- Personne ne pouvait imaginer que l'harmonie et la paix régneraient après un choc aussi rude même si ce choc était celui de la liberté.
- Alors, beaucoup de bons ouvriers se sont mis à l'ouvrage. Je vous rappellerai qu'à Helsinki, en 1975, trente-cinq Etats étaient réunis. Et j'ai, personnellement, été dans les moments les plus délicats, alors que c'était très contesté, partisan de la continuation des débats d'Helsinki. C'était le seul endroit où l'Est et l'Ouest se retrouvaient et heureusement.
- A Paris, en 1990, au moment de la signature de la Charte, nous retrouvions encore trente cinq Etats. Que fallait-il faire face aux changements intervenus en Europe ? Nous avons cherché à déterminer une politique d'accompagnement et une politique de prévention des conflits. Il y en a qu'on n'a pas empêché, ce sont ceux qui sont issus de la désintégration de la Yougoslavie. Rude leçon, cruelle leçon, mais enfin il faut en tirer les enseignements et cela peut nous aider à mieux organiser les procédures de prévention pour d'éventuels conflits.
- Mais dans l'ensemble, en dépit de ces difficultés que je viens de citer, beaucoup a été fait. Les nouveaux Etats ont souscrit aux principes qui gouvernent les relations en Europe. J'ai eu l'occasion de les recevoir l'un après l'autre puisque c'est à Paris qu'avait été signée la Charte et que la France en est le dépositaire.
Aujourd'hui cinquante-deux Etats sont réunis au sein de l'Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe, l'OSCE. La Communauté européenne aujourd'hui à quinze s'applique à faciliter la transition. Et la France a proposé cette conférence de la stabilité qui vous réunit aujourd'hui à Paris. Conférence que l'Union européenne a reprise à son compte. Lancée le 26 mai 1994, voyez qu'il n'y a pas bien longtemps, il n'y a pas un an, elle débouche aujourd'hui sur des accords précis. Je pense en particulier à ceux qui ont été signés ce matin entre la Hongrie et la Slovaquie. Elle favorise les relations de bon voisinage bilatéral et régional. Au fond, la méthode consiste à des accords de proximité pour la prévention des conflits, là où il existe de fortes minorités et où l'on sait bien que l'Histoire a laissé des traces profondes et parfois cruelles.
- Créer des relations de bon voisinage et de proximité : voilà la démarche. Elle ne prétend se substituer à rien d'autre. Elle entend rejoindre tous les autres efforts. C'est une démarche pas à pas qui exige beaucoup de patience. Je crois savoir qu'aujourd'hui, non seulement la Hongrie et la Slovaquie ont abouti à un accord, mais que la Hongrie et la Roumanie ont discuté, débattu, et si elles ne sont pas parvenues à un accord final, (il n'y a pas lieu de leur en faire le reproche) au moins elles ont déterminé une procédure pour continuer cette conversation sur un des sujets les plus difficiles à traiter qui soit.
- Voilà les premiers résultats. Il faut également voir de quelle manière à évolué la situation de l'Ouest de l'Europe au Nord, du côté des pays baltes, et nous savons bien qu'il reste encore là des problèmes que seul un effort comme celui que nous avons entrepris pourra résoudre. Il faut généraliser cette méthode, consolider partout les résultats acquis, là où se posent les problèmes de minorités ou de frontières. Pour la Yougoslavie, le règlement reste à trouver, on le sait bien, on le voit bien, même si les diplomates ont accompli un travail, que personnellement je trouve remarquable, avec une patience qui me paraissait inusable. Maintenant tout ce qui est inusable finit par s'user | Il faut faire attention à cela, le temps les intempéries s'en chargent. Mais enfin la paix reviendra. Il faudra reconstruire et je pense que le travail que vous aurez fait, ici et dans d'autres enceintes, aura permis de préparer le moment où sera possible le retour à la paix.
- Il conviendra d'organiser l'ensemble du continent européen, d'harmoniser l'action des différentes institutions et organisations existantes. On peut parfois se demander s'il n'y en pas trop. Il y en a beaucoup, et il faut éviter que cela s'éparpille, se divise et qu'en fin de compte, on perde l'idée centrale qui nous anime.
- Vous savez que le Traité de Maastricht a doté l'Union européenne d'une ambition de politique extérieure commune et de sécurité. Vous savez qu'il existe l'Union européenne occidentale. Ce sont des facteurs de paix et de stabilité. Vous savez qu'on discute beaucoup de l'évolution de l'OTAN. Il y a des problèmes réels qui se posent, il faut éviter d'en poser de nouveaux, il ne faut pas réveiller toutes les peurs et tous les réflexes de défiance qui ont occupé l'Europe pendant ces derniers siècles. Il faut donc constamment penser à la prévention des éventuels conflits par la médiation et par l'arbitrage.
- Le Pacte de stabilité, lui-même, est composé d'une infinité de pactes et de traités. D'abord l'Union européenne a versé, dans le fonds commun, l'ensemble des traités qui la lie. Les conversations engagées, avec neuf pays d'Europe centrale vont dans le même sens. Tout cela finira, morceau par morceau, par constituer un Traité considérable d'organisation de l'Europe. Et l'OSCE se chargera d'en exploiter la trame le mieux possible.
Je salue donc, mesdames et messieurs, les organisateurs, monsieur le Premier ministre de la République française pour son initiative, le travail accompli par monsieur le ministre des affaires étrangères, par les pays de l'Union européenne, par ceux que je n'oserai appeler des "nouveaux venus" tellement on les connaît depuis longtemps | Cela fait déjà des siècles qu'ils participent à la vie de l'Europe, ils sont aussi européens que nous, seule l'Histoire nous a séparés, a créé un état de différence économique et sociale tragique, à quoi il convient désormais de s'appliquer car il n'y a aucune raison pour qu'un peuple d'Europe qui porte en soi une part de l'Histoire commune se sente en quoi que ce soit diminué par rapport aux autres que nous sommes. C'est donc avec un extrême doigté que ces conversations doivent se poursuivre. C'est ce que je souhaite.
- Je suis convaincu que nous ne gagnerons cette bataille de la paix que si, en fin de compte, l'Europe tout entière, celle qui aura bien voulu se doter d'institutions démocratiques, accepte de participer à l'ensemble, au travers d'accords particuliers ou d'accords généraux dont nul ne doit être exclu. On doit simplement s'appliquer à définir les étapes car nous n'en sommes pas au même degré d'évolution économique, sociale et politique, et il ne faut pas créer une politique continentale avec de l'irréel.
- Mais l'Union européenne s'en occupe par le biais de multiples accords d'association. On peut inventer toutes les formules politiques, juridiques et commerciales que l'on voudra : l'objectif doit être qu'en peu d'années l'Europe tout entière se trouve attelée à la même tâche. Bien entendu cela ne sera possible que si, par des méthodes comme celles que préconise le Pacte de stabilité, on a su, pas à pas, frontière par frontière, minorité par minorité, pays par pays, régler les conflits, ou bien les prévoir de telle sorte qu'un droit commun et une règle commune puissent animer l'ensemble de nos pays.
- Voilà ce que nous avons souhaité et ce que la séance d'aujourd'hui laisse augurer avec optimisme. Vous aurez, demain encore, une journée de travail. J'en laisse le soin à ceux qui en ont reçu la charge et je vous fais confiance, mais je tiens à vous dire que vous êtes là à la base d'une construction immense. Nous avons connu les organisations d'avant la première guerre mondiale, les organisations du lendemain de la deuxième guerre mondiale, nous avons à connaître maintenant diverses organisations qui doivent tirer la leçon de toutes les explosions qui ont désintégré l'Europe du XIXème siècle. Mais cette Europe là c'est la nôtre. Il nous appartient d'en décider. Vous êtes plus nombreux aujourd'hui à pouvoir en décider souverainement ce qui ne veut pas dire à en décider d'une façon antagoniste, "sans" ou "contre" les autres. Et notre effort à nous, autour de la Charte de Paris, autour des accords de l'OSCE, de l'UEO et sans doute dans une meilleure, et totale compréhension avec l'OTAN, doit nous permettre d'éviter de nouveaux malentendus, de nouvelles fausses frontières derrière lesquelles des armées se montreront vigilantes au risque de provoquer l'explosion. Préférons le droit et la paix, organisons-les | C'est pour cela que vous êtes ici, mesdames et messieurs.

Paris le 21 mars 1995.MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le cinéma français et européen et sur la nécessité de la mobilisation des professionnels et des responsables politiques face à la concurrence des Etats-Unis, Paris le 21 mars 1995.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Colloque sur l'avenir du cinéma au Théâtre de l'Europe à l'Odéon les 20 et 21 mars 1995 ; réception à l'Elysée le 21
Mesdames,
- messieurs,
- Je suis très heureux de vous recevoir ce soir en une telle occasion, le centenaire du cinéma. Un centenaire, c'est très court. Je ne vous parle pas d'expérience.
- En si peu de temps, que d'extraordinaires apprentissages | Que de révélations | La naissance d'un nouvel art : mais pas n'importe quel art. Si l'on reprenait les définitions de Florence, autrefois - il s'agissait de distinguer les métiers plutôt que les arts - je dirais que le cinéma est un art majeur. Qu'est-ce qu'un art majeur ? Je ne me hasarderai pas à le définir tant j'offrirais le flanc à la contestation. Mais il me semble que ce sont les arts qui donnent à ceux qui les aiment, à un vaste public, aux hommes, aux femmes, l'occasion de retrouver leur propre itinéraire au travers d'une histoire inventée par des créateurs et traduit de telle sorte que chacun s'y retrouve à sa façon ; sans doute une résonance, quelque chose qui s'est créé soudain et dans lequel l'humanité se retrouve, se reconnaît, se réinvente des sensibilités, se réinvente des souvenirs et, en même temps, réapprend à rêver, à imaginer et, de génération en génération, à créer.
- Tout cela s'est produit à la fin du siècle dernier. A partir d'une technique - d'ailleurs vous observerez que les arts sont toujours dépendants des techniques, je pense surtout à l'art de l'architecture - à partir d'une technique, d'une science, avec la naissance en même temps d'une multiplicité de métiers. Vous qui connaissez mieux que moi la chose, vous pourriez dire la liste de métiers nés du cinéma et donc d'emplois, d'hommes et de femmes soudain passionnés par une tâche qu'ils aiment et qu'ils servent bien. Donc, une nouvelle technologie, l'application d'une science, la naissance de métiers et dans tout cela un art.
On croyait avoir fait le tour des choses avec nos cinq malheureux sens. Après tout, ce n'est pas beaucoup. Cela a quand même permis tous les chefs-d'oeuvre de la musique, de la peinture : enfin, je ne dirai pas la suite, vous la connaissez comme moi.
- Qui aurait pu imaginer ce que deviendrait l'invention de quelques savants, l'image en mouvement il y a un siècle exactement ? Comme toujours, quand cela arrive, on n'y croit pas. Il faut longtemps avant qu'une opinion publique - et même celle des créateurs - se fasse à l'idée que l'on va changer de méthode, que l'on va de nouveau substituer à ce que l'on a appris, aux traditions séculaires, une forme d'expression et une forme d'expression qui fatalement devra être esthétique, ou bien elle retombera sur elle-même. On ne peut pas faire une invention purement technique, capable de durer, autrement que pour rouler à bicyclette ou pour voler dans les airs, mais qui s'adresse au sens et à l'intelligence humaine si elle n'est pas esthétique, si elle ne recherche pas la beauté et si, à travers la beauté, elle ne contribue pas à éveiller ce qu'il y a de plus profond en nous-mêmes pour que, de l'âge où l'on commence à voir ces images, déjà très jeune, jusqu'à la mort, on soit autre que ce que l'on aurait été si cet art majeur n'avait pas existé.
- Vous en êtes vous-mêmes les ouvriers, les bons ouvriers. Si ce n'était pas le cas, d'ailleurs, vous ne seriez pas là. C'est vous qui le perpétuez. Or les menaces qui pèsent sur cet art majeur sont de toutes sortes. Je ne connais rien qui ne soit constamment menacé de mort, rien de ce qui est vivant. Occupez-vous d'un arbre, apparemment le plus fort, le plus solide, un beau chêne rouvre, et vous vous apercevrez qu'un peu trop d'eau et les racines pourrissent, pas assez d'eau, elles se dessèchent ; et les insectes qui passent par là et qui dans l'écorce s'enfoncent très profond pour aller au coeur, puis l'oiseau qui passe, et le chevreuil qui vient le ronger, etc. Et on meurt, là aussi on meurt, comme ailleurs. Le cinéma, comme tous les arts, est un art périssable et vous le savez.
- Je suis très heureux et je vous en félicite, Monsieur le ministre de la culture, de la manière dont s'est déroulé le colloque qui vient de s'achever et qui a montré je crois beaucoup de vitalité, d'intérêt pour les questions posées. Parmi les questions posées, il en est qui mettent en cause l'existence du cinéma comme art majeur. On peut se poser la question des rapports à la télévision, je sais bien, mais tout cela trouvera à s'organiser de soi même.
Mais, nous sommes une nation, nous Français. Je sais que sont présents parmi vous de nombreux amis étrangers : chacun peut se poser le problème pour lui-même. Nous n'avons pas l'intention de créer un art national, de nationaliser, dans le plus mauvais sens du terme, une forme d'art, mais nous voulons être nous-mêmes. Nous voulons que soit prise en compte la façon de penser, de réagir ou de sentir des Français, issus eux-mêmes d'une lente fabrication des siècles. Nous voulons qu'un pays, la France, qui a su exprimer, parmi les grands pays du monde, tous les autres arts fondamentaux, qui s'inscrit parmi les modèles de civilisation, puisse, d'autant plus qu'il s'agit d'un art populaire, dire ce qu'il a à dire. Or, nous nous trouvons dans des conversations internationales où nous parvenons avec la plus grande difficulté, quand nous y parvenons, à ralentir le rouleau compresseur qui voudrait soumettre à une sorte de forme de colonisation de l'esprit les autres pays du monde. Quand je dis cela, je le dis sans amertume particulière, car ce pays, à mes yeux, est un pays ami et je l'aime comme tel. Si j'avais à lui adresser des compliments, je n'arrêterais pas : mais pas là-dessus.
- Lors des négociations du GATT, cet accord commercial universel, on a pu voir comment le problème se posait avec plus d'acuité encore. Je me souviens toujours des protestations, des explications, des analyses, des propositions faites par les professionnels français du cinéma. Je me souviens de les avoir rencontrés, écoutés et peut-être de les avoir compris. Je ne suis pas le seul. Ils se sont adressés au gouvernement, aux ministres responsables et c'est une bataille qui dure depuis longtemps. Mais au moment où l'on parvenait à la conclusion de ces accords désirés par la plupart des pays du monde, non pas pour le cinéma, mais pour l'ensemble des marchandises et des échanges commerciaux, une curieuse confusion s'est établie, qui considérait que cet art majeur faisait partie du petit commerce.
- Cela a été pour nous un objet de scandale. On ne peut pas jouer comme cela avec la nature créatrice de l'être humain, la livrer aux seuls rapports de force commerciaux. Ils existent, il faut en tenir compte, ce serait folie que d'observer cela avec dédain, de dire qu'on ne s'en occupe pas. Mais tout de même | D'où le débat qui est né chez vous, que vous nous avez transmis, dont nous avons assuré ensuite la défense, le débat sur ce que l'on a appelé "l'exception culturelle". Ce n'est pas un mot excellent, d'ailleurs, parce qu'après tout cela n'a pas à être une exception : car si c'est une exception, cela voudrait dire que ce serait donc un objet de commerce qui, simplement, ne subirait pas le sort des autres. Mais cette expression a réussi, elle a été comprise et nous l'avons défendue, avec je dois le dire un succès qui m'a étonné, car nous n'avions pas beaucoup d'alliés, même en Europe.
- Cela me paraissait tout à fait surprenant, non seulement pour le cinéma, mais aussi pour l'ensemble de l'audiovisuel, que de vieux pays d'Europe, dont l'histoire est riche, souvent de plus petits pays que le nôtre, qui ont donc dû faire plus d'efforts que nous et plus de sacrifices pour survivre, pour durer, pour garder leur image et leur identité, acceptent assez aisément de voir que plus de 85 %, quelquefois plus de 90 % des images leur parvenaient de l'extérieur. Ils étaient vidés de substance. Leur tradition, leur saga, leur histoire, tout ce qui fait l'émotion d'un peuple à travers les siècles était interprété désormais par des gens qui vivaient à 5 ou 10000 kilomètres de là. Cela ne nous paraissait pas possible. Ils l'acceptaient, ils continuent de l'accepter.
Quand je pense à l'Europe que nous sommes en train de fonder autour de l'Union européenne, se pose déjà la question des langages. Dans quelle langue s'exprimera-t-on ? Quelles langues seront autorisées ? Rendra-t-on obligatoire le gaélique, demain le lituanien ? Cela me paraît difficile. Si on ne le fait pas, pourtant, c'est une attitude dédaigneuse à l'égard des pays en question. Ces pays savent bien que leurs moeurs, leur civilisation, c'est leur langage qui l'exprime.
- Si tel ou tel pays d'Europe, possesseur d'un langage et d'une civilisation propres - ils sont plusieurs en Europe aujourd'hui, plusieurs même dans l'Europe de l'Union européenne, sans parler des autres qui sont très nombreuses - perd ceux-ci, il n'y aura plus moyen de les transmettre. C'est comme si était assassiné un être vivant : une langue est un être vivant.
Or l'Union européenne est aujourd'hui une structure politique capable de supporter la comparaison avec toute autre : quelques trois cent cinquante millions d'habitants, le premier commerce du monde, quelques-unes des premières industries, une capacité créatrice. Et cette Europe-là, on dirait qu'elle a peur d'elle-même, ou qu'elle se place en état d'infériorité par rapport à d'autres formes de civilisation, qui sont pourtant généralement nées d'elle. Donc nous n'avons pas trouvé, messieurs les ministres le savent, tous les concours que nous aurions pu souhaiter. Ce n'est qu'au moment des grands déchirements, lorsque tout paraissait brisé, lorsque la négociation sur le GATT paraissait définitivement rompue, qu'il y a eu un sursaut et que nos alliés naturels, nos voisins les plus sûrs, se sont mis à nous aider.
- Il existe un cinéma français. Combien existe-t-il de cinémas en Europe qui soient originaux ? J'ai entendu parler dans ma jeunesse, déjà, du grand cinéma italien, qui continue d'avoir de beaux restes, du cinéma allemand, espagnol, anglais. Des pays comme la Suède produisaient des oeuvres admirables. Ma liste n'est pas exhaustive, sinon elle serait trop injuste. Mais aujourd'hui, combien de pays et d'industries cinématographiques seraient-elles capables de supporter le choc de la concurrence d'outre-Atlantique, si aucune règle n'était définie en commun dans des conférences internationales : pas simplement des règles commerciales, mais des règles culturelles.
- Je ne vais pas vous parler beaucoup plus longtemps. Vous êtes debout, comme moi-même, mais votre situation est encore moins commode, car dans une salle comme celle-ci il faudrait ouvrir les portes et les fenêtres pour que l'air passe. C'est précisément d'air qu'il s'agit : il faut que l'air continue de circuler entre les créateurs et leurs interprètes, entre les industriels et ceux qui diffusent, qui font connaître les images, qui les font vivre, qui les font aimer et qui perpétuent tout simplement une tradition vieille d'un siècle, pour le siècle suivant et peut-être pour quelques autres.
Les responsables politiques peuvent être plus utiles qu'on ne le dit, qu'on ne le croit. Je ne sais pas pourquoi il est de mode d'expliquer que tout un chacun est capable de faire quelque chose de bien, sauf les politiques. Je me sentirai à l'abri de ce genre de suspicion dans deux mois, mais je vois ces jeunes ministres et je pense qu'ils auront le temps de souffrir. Eh bien, croyez-moi, les responsables politiques peuvent considérablement vous aider : mais ils ne peuvent pas se substituer à vous. La profession se défend elle-même, par son génie propre, par son pouvoir créateur, par son don d'organisation, par sa capacité de lutte et de travail en commun.
- Je vois beaucoup d'entre vous, j'en reconnais certains, ce qui veut dire que cette soirée est riche d'une présence qui m'importe beaucoup, qui me flatte et dont je vous remercie.
- Tout discours trop long, il l'est peut-être déjà, est insupportable : je vous parle d'expérience. Donc, j'arrête là ce discours. Je dis simplement que c'est une lutte très difficile, où la France n'a pas beaucoup d'alliés, où elle a besoin d'avoir une voix haute et forte, où les professionnels ont besoin d'être unis. Nous disposons de tribunes internationales où nous pouvons nous faire entendre. Un colloque comme le vôtre fait partie de ces moyens de mobilisation dont nous avons besoin.
- La France, en tout cas, je peux vous le dire, ayant eu l'expérience de ce débat depuis quelques années, n'est pas près de lâcher, elle ne le fera pas. Mais si elle est seule, comment fera-t-elle ? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je suis un européen si engagé. Seuls, nous sommes un pays de quelques soixante millions d'habitants, environ, pas tout à fait : qu'est-ce que c'est, par rapport à l'humanité toute entière qui s'éveille aujourd'hui ? Seulement voilà, nous nous avons l'acquis de l'Histoire, nous avons la richesse de l'art, nous avons des milliers de créateurs. Si nous savons lier tout cela, le cinéma français sera sauvé et, avec lui, notre façon de voir et de sentir, notre langue. Qu'on la traduise, je suis d'accord, je le comprends bien, je suis même très fâché qu'on la traduise si peu de l'autre côté de l'Atlantique : de toute façon, notre richesse est transmissible. Mais elle est irremplaçable. Soyons-en fiers, ayons la force de nos qualités, et - ne nous donnons pas rendez-vous au siècle prochain, ce serait bien imprudent, parlons pour les générations qui viennent -, la France, où est né cet art majeur il y a un siècle, la France, dans un siècle, pourra encore témoigner de notre capacité d'inventer. C'est ce que je souhaite. Je peux compter sur vous et les responsables politiques qui se succèderont à travers les temps garderont, j'en suis sûr, quelle que soit leur orientation, l'amour et le goût de leur pays. Alors, soyons optimistes, parions pour l'avenir ; n'ayons pas ces mines défaites que je rencontre si souvent quand on parle du cinéma français. Il me suffit de vous entendre et de vous voir sur les écrans pour savoir que nous existons, que nous travaillons, que nous créons. Je ne vous dirai rien d'autre.

MITTERRAND François.Saint-Denis le 28 mars 1995.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'histoire de l'université Paris VIII, la démocratisation et la rénovation des études et de la recherche universitaire, le plan université 2000 et le soutien de l'Etat à la demande sociale d'éducation, Saint-Denis le 28 mars 1995.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Pose de la première pierre de la bibliothèque de l'université de Paris VIII le 28 mars 1995 à Saint-Denis
Madame la Présidente,
- monsieur le Maire,
- monsieur le Président,
- mesdames, mesdemoiselles, messieurs,
- Me voici pour la cinquième fois en cinq mois dans un établissement d'enseignement et de formation. Vous allez croire que c'est une manie, mais ne croyez pas que cela soit un hasard.
- C'est une manière de dire l'importance que j'attache à certaines réalisations et à ce que vous avez rappelé être tout à l'heure la priorité, dans l'action que j'ai pu mener au cours de ces quatorze dernières années.
- La décision de construire, ici, une nouvelle bibliothèque est une décision tout à fait utile. Je suis heureux de pouvoir en témoigner et je l'ai fait, en posant la première pierre avec vous et en souhaitant qu'elle ne soit pas la dernière | Mes fréquents déplacements en milieu universitaire ont aussi une autre signification : l'enseignement supérieur rencontre beaucoup de difficultés et beaucoup d'inquiétudes.
- Il est pourtant simple de comprendre que ce qui fut accompli, dans les premières années de la IIIème République au bénéfice de l'enseignement primaire, que ce qui fut élargi à l'enseignement secondaire au lendemain de la seconde guerre mondiale, devait forcément connaître son aboutissement quelques années plus tard, c'est-à-dire maintenant, par l'accession du maximum possible d'étudiants à l'enseignement supérieur. Il y en avait un million après la guerre, on en avait prévu deux millions, c'est bien le cas. Ce n'est pas une question de chiffre. Il n'est pas question de battre un record, mais c'est parce qu'il serait intolérable pour une nation civilisée, de ne pas offrir à chacune de ces jeunes filles ou à chacun de ces jeunes hommes, la chance de parvenir aux connaissances sans lesquelles il n'y aura pas de progrès, ni de civilisation.
- Ce n'est pas toujours très facile à faire comprendre. Il faut toujours bousculer quelqu'un ou quelque chose, et même les gouvernements. Je ne dis pas cela pour l'actuel - je ne me mêle pas beaucoup des débats électoraux actuels, peut être parce que je m'en suis trop mêlé auparavant -. Mais à chaque gouvernement, il faut le rappeler : votre université le sait d'instinct. Naturellement vous passez dans une université et l'établissement lui-même dure au-delà de vous. Madame la Présidente en a rappelé comme cela, brièvement, l'histoire et le sens. Vous êtes les héritiers d'une université qui avait pris en France une valeur symbolique considérable, donc naturellement très contestée. C'était l'Université de Vincennes. A vrai dire, dans les milieux officiels, personne n'en voulait. Qu'est-ce que c'était que cette université qui voulait se passer des normes, qui prétendait à l'originalité ? On n'a eu de cesse de la faire disparaître. Par chance, elle a été reconstituée ici, à Saint-Denis.
- C'est qu'elle avait été créée dans des conditions particulières. En 1968, non pas par décision gouvernementale, mais par la volonté d'un collectif d'enseignants qui voulait démocratiser et rénover les études supérieures. C'est parce qu'est né en décembre 1968 l'embryon de la célèbre université expérimentale de Vincennes que nous sommes là aujourd'hui.
Vous connaissez snas doute l'histoire tumultueuse des relations entre votre université et ses ministres de tutelle ou les différentes administrations. Edgar Faure, il faut le dire, au point de départ avait participé activement à sa fondation. Mais ses successeurs plus timides trouvaient que vous étiez vraiment hors des normes, ancrés dans des points de vues idéologiques déplacés et qu'il fallait vous ramener dans le droit chemin. Je ne sais pas ce qu'est le droit chemin, j'ai lu les textes et je m'efforce de le savoir, mais je me garderai bien de vous dire que là est le seul chemin qu'il faut suivre.
- Les enseignants et le collectif de 1968 avaient pensé, en tout cas, sans procéder d'une manière autoritaire, par définition, qu'il fallait laisser l'esprit chercher et aller à sa guise, bien entendu dans le souci du plus grand savoir, mais, aussi, du savoir le plus divers pour un public étudiant lui aussi le plus divers possible, et non pas réservé à une caste ou à une catégorie sélectionnée. Si bien que si l'on vous a coupé de vos origines, on n'a pas détruit l'âme de Vincennes et la volonté de démocratiser et d'innover reste, me semble-t-il, Madame le Président, les deux principes d'action de l'ensemble des professeurs qui sont ici et sans doute de beaucoup d'étudiants qui m'entendent. Cette volonté de grande démocratie se manifeste en particulier par l'ouverture de votre université à des publics nouveaux, et notamment à des jeunes gens qui n'ont pas eu les moyens de préparer le baccalauréat.
Le souci d'ouvrir de nouveaux champs de connaissances s'est concrétisé par le rapprochement que vous opérez entre des disciplines habituellement sans relations entre elles, vous les avez citées, et aussi par l'ouverture de recherches sur des sujets nouveaux, parfois dérangeants, mais toujours utiles à la connaisance du monde contemporain.
- Bien entendu, les choses ont beaucoup évolué depuis 1968. Il eût été dommage qu'il n'en fût pas ainsi. Mais il y a une sorte de tradition, toute une histoire à respecter, un état d'esprit à maintenir, car rien n'est plus important pour une nation que d'accroître sans cesse la qualité de ses formations et de ses recherches. Je ferai une parenthèse à ce propos. L'un des objectifs principaux que j'ai poursuivis, - et les gouvernements que j'ai choisis l'ont fait comme moi -, a été de dégager le maximum de crédits pour la culture et pour la recherche. Ne parlons pas de la culture, pour l'instant, mais parlons de la recherche.
- Comment imaginez-vous que dans la compétition mondiale, qu'il s'agisse de l'industrie ou de la médecine, mais aussi qu'il s'agisse des sciences ou des philosophies fondamentales, comment voulez-vous qu'une nation comme la France puisse prétendre supporter cette compétition si elle ne dispose pas de centaines de milliers de jeunes gens, préparés aux disciplines qui feront l'histoire du XXIème siècle ? Ce siècle, dans sa première moitié, c'est vous qui le ferez, - peut-être un peu plus longtemps - ; c'est votre affaire, moi, je vous en parle comme quelqu'un qui ne le verra pas. D'autres vous succéderont qui s'occuperont d'autres choses et qui seront eux-mêmes animés par d'autres formes d'idéal et sans doute par d'autres connaissances scientifiques. Mais c'est vous qui la ferez. La vie est ainsi faite, et vous vivrez dans cette société que l'université, particulièrement celle de Saint-Denis - Vincennes, aura contribué à former.
- Vous êtes un élément original des universités françaises, et puisque je parlais de la recherche, puisque j'ai voulu accroître le budget, ce qui a été fait dans des conditions très importantes sous l'autorité de M. Hubert Curien, j'aimerais bien que cela continue, et je me pose des questions. Ce n'est pas le moment de s'en poser, il y a même la télévision ici, qu'est-ce que j'entendrais ce soir ou demain | C'est une opinion, vous l'avez déjà compris, et quiconque m'entendra le saura. Le premier devoir de la puissance publique c'est de contribuer au développement de la recherche dans tous les domaines de l'esprit humain. C'est à quoi on reconnaîtra une Nation grande, forte, dans l'Europe qu'il s'agit de construire.
-
Quant à la bibliothèque, elle est un élément du plan "université 2000" que vous avez bien voulu rappeler. J'ai même noté quelques sourires, car il a bien fallu dire son auteur qui est Lionel Jospin. Vous comprendrez que je n'éprouve aucune difficulté à dire la même chose. Ce n'est pas facile de ne pas traverser la ligne jaune, et c'est quelquefois plus difficile pour moi que pour les autres, mais cela ne durera pas éternellement. Mais enfin, on est en plein dans le sujet. On me dit que votre bibliothèque devrait offrir 15000 mètres carrés aux étudiants et aux chercheurs et qu'il convenait de remercier les deux partenaires qui se sont associés à son financement : le Ministère de l'enseignement supérieur et le Conseil général de Seine-Saint-Denis. Je dois en même temps féliciter l'architecte, M. Riboulet, qui a conçu un bâtiment fonctionnel largement ouvert à la population de la banlieue nord de Paris ; et je forme le voeu que cette bibliothèque corresponde à l'attente que vous en avez, vous, les uns et les autres.
- Je pense que le plan université 2000 a constitué un élément essentiel de la politique universitaire de ces dernières années. Préparé en 1990, il a été décidé pour la période 1991-1995, nous y sommes. Dès l'origine, il a été prévu que l'Etat y mettrait 16 milliards de francs, et qu'il proposerait aux collectivités territoriales, vous en êtes, monsieur le maire et vous, monsieur le Président du Conseil général, de faire avec lui un investissement si possible équivalent. Je crois pouvoir dire que ce plan est un succès, même si des retards sont constatés ici et là.
Nous avions besoin d'un très grand effort, il fallait répondre à des urgences brûlantes ; tout retard est une faute, à nous de ne pas relâcher notre effort. C'est du moins le testament qui sera le mien : ne pas relâcher l'effort, et continuer de considérer que l'éducation nationale, que l'enseignement et particulièrement l'enseignement supérieur avec la recherche, serait l'âme de la nation dans les temps à venir. Et puis en même temps c'est passionnant, cultiver son esprit, dominer la matière, apprendre à la connaître ; faire que l'homme soit en mesure, à mesure que le temps passe et que les générations se succèdent, de s'approcher des vérités fondamentales qu'il ignore encore. C'est tout cela qui sera rendu possible par votre présence et par votre travail, en même temps que par l'édification de bâtiments comme ceux qui nous voyons ici.
- Quant à la démocratie, elle n'est véritable que si elle est mise à la disposition du plus grand nombre. C'est très curieux, ces esprits démocrates qui ne cherchent qu'à sélectionner | C'est le plus grand nombre, possible, bien entendu. C'est la raison pour laquelle je reste favorable, malgré les difficultés évidentes, de caractère financier, à l'accroissement maximum des possibilités d'études pour les jeunes Français. Et quand je dis pour tous les jeunes Français, c'est à eux que je m'adresse, naturellement, mais pour tous ceux qui nous font l'honneur de venir ici, chez nous, en France, pour s'associer à notre effort.
- J'entends quelquefois dire que les besoins des universités pèseraient trop lourd sur le budget de la Nation, et qu'il faudra peut-être se résoudre à freiner la demande sociale d'éducation. Vous imaginez cela, vous qui vivez dans cette ville, ou dans les villes voisines : freiner la demande sociale d'éducation ? C'est le contraire de ce qu'il faut faire | Si l'éducation a un prix, les responsables politiques doivent être convaincus que l'humanité ne progressera que parce que les savoirs seront de plus en plus nombreux, de plus en plus divers, de plus en plus accessibles à chacun.
- Et voilà, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, ce que je voulais vous dire rapidement. Dire une fois de plus pour la grande ambition universitaire de la France pour la qualité de la recherche française, pour la contribution de la France au développement de l'Europe, ce rôle est le mien, tant que je le remplis et je le remplirai jusqu'au dernier jour. Je vois dans votre université un symbole, celui que je viens d'exprimer : la lutte incessante, courageuse, enthousiaste pour la démocratie dans l'université ou à l'école : pour la diversification des savoirs, pour qu'il n'y ait nulle part dans notre pays - ou parmi ceux qui viennent dans notre pays -, une femme, un homme qui se sente exclu de ce que nous appellerons la connaissance, le savoir, le moyen de comprendre, le moyen de transmettre.
- J'ai accepté de venir inaugurer cette bibliothèque pour pouvoir vous le dire. Je ne peux pas être toujours sur les routes, et je ne peux pas aller dans toutes les universités, mais quand j'en rencontre une, j'en suis content.
- Je vous remercie, Madame le Président, d'avoir bien voulu me convier à me joindre à vous aujourd'hui, c'est une joie et un honneur pour moi.

contrat social", Paris le 29 mars 1995.MITTERRAND François.

21 Mai 2013 , Rédigé par Olivier TSEVERY Publié dans #Discours

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur le bilan social de sa présidence, le rôle du mouvement mutualiste et sa proposition d'un nouveau "contrat social", Paris le 29 mars 1995.
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Personnalité, fonction : MITTERRAND François.
FRANCE. Président de la République
Circonstances : Célébration du 50ème anniversaire de la création de la Mutualité Fonction publique à la Mutualité le 29 mars 1995
Monsieur le Président,
- Mesdames et messieurs,
- Je crois que, depuis quatorze ans, j'ai toujours été fidèle aux grands rendez-vous auxquels m'ont convié soit René Teulade, soit Jean-Pierre Davant, soit aujourd'hui Maurice Duranton. C'est que j'ai toujours apprécié de me retrouver parmi des militants qui vivent dans leur vie quotidienne les grandes valeurs républicaines du pays ; parmi des femmes et des hommes qui ont une certaine manière de voir la société française, que je crois partager, fondée sur la justice sociale, l'égalité des chances et sur ce qui fait la dignité de l'homme en toute chose.
- Voilà donc un rendez-vous supplémentaire, le rappel de ces valeurs, et voilà pourquoi je suis parmi vous ce soir. D'autant plus que nous fêtons l'idée mutualiste, mais particulièrement le cinquantenaire du contrat social français.
- L'Union des mutuelles de fonctionnaires s'est créée en rassemblant des mouvements dont les racines plongent vraiment très loin dans l'époque cruelle de l'industrialisation forcenée. Dans un monde dur, au péril parfois de leur vie, en tout cas toujours de leur quiétude, ces femmes et ces hommes ont organisé la solidarité dans les sociétés de secours mutuel - comme on disait - pour soutenir ceux qui faiblissaient. Ils ont conçu ces sociétés de résistance d'où naquit le syndicalisme. Ils ont porté en eux cette belle, cette grande idée, qu'on appelle aujourd'hui la sécurité sociale pour tous. Au coeur du mouvement mutualiste de la fonction publique, cette flamme continue de brûler.
Et les Français savent bien que vous n'avez rien à voir avec l'image caricaturale qu'un certain nombre d'idéologues veulent donner de la fonction publique. Les fonctionnaires de l'Etat, qui sont-ils ? Chacun les connaît. Pour citer quelqu'un d'autre, "ce sont nos professeurs, nos instituteurs, les hussards noirs de la République", ceux dont chacun de nous, au fond du coeur, conserve l'image. Ceux dont le peuple se sent si proche qu'il est prêt à défendre l'enseignement laïque. Ce sont..., la liste serait trop longue | Ce sont les infirmières, les infirmiers qui ne comptent pas leur gentillesse et leur dévouement. Et je dois dire que c'est l'un des points à propos desquels j'exprimerai le plus grand souci pour avoir assisté, il y a quelques années, au mouvement d'opinion incarné par les infirmières : elles n'ont pas ce qui leur est dû, ce que leur travail les autorise à exiger de la société alentour, un travail qui restera, bien sûr, toujours sous-payé par rapport aux heures, par rapport aux peines, par rapport au service rendu, mais qui l'est quand même beaucoup trop aujourd'hui dans un monde de fonctionnaires où l'on aurait besoin de se prêter main forte.
- Ce sont les facteurs, enfin les préposés, qui portent les messages à des êtres chers partout en France, ou qui font marcher les affaires, tout simplement.
- Ce sont les fantassins, les marins, les aviateurs qui exposent leur vie pour assurer la sécurité du pays ou rétablir la paix dans le monde.
- Chaque catégorie pourrait être citée. Nous pourrions égrener chacune de vos missions sans lesquelles la cohésion sociale de notre pays aurait tôt fait de disparaître.
- Alors, si vous me permettez de vous le dire, mesdames et messieurs, la fonction publique n'est pas représentée seulement par ceux qui l'ont quittée, par ceux qui savent tout, qui théorisent, je ne dirai pas leur défection mais leur départ, et qui donnent des leçons à tout le monde sur les écrans, dans les colloques, ici et là | Il y a des millions de femmes et d'hommes, dont vous êtes, qui vivent pour le service public et qui y croient.
Mais cette soirée, c'est aussi une célébration, celle du contrat social entre les Français. Personne n'a oublié, je le suppose, en tout cas pas moi, le programme du Conseil national de la Résistance, adopté à l'unanimité des forces sociales et politiques de l'époque et qui a conduit aux mesures prises par le gouvernement provisoire du général de Gaulle : la sécurité sociale pour tous, les comités d'entreprise, l'autorisation administrative de licenciement, la nationalisation de ceux qui avaient failli et de ceux qui avaient combattu la volonté populaire, mais aussi la nationalisation de ce qui appartenait, en vérité, à la Nation ; le statut de la fonction publique, j'en passe...
- Cette révolution sociale s'est ajoutée aux conquêtes de 1936 : la semaine de 40 heures, les congés payés, les délégués du personnel, les conventions collectives, les salaires minima, etc...
- Enfin, tout était là. Tout ce qui constitue le contrat social ou que j'appellerai d'un autre mot, les acquis sociaux. Vous vous souvenez qu'il y a peu de temps, à deux reprises, en souhaitant mes voeux à la Nation, toujours des 31 décembre, j'ai rappelé les acquis sociaux et j'ai invité les gouvernements futurs, puisqu'ainsi va la vie, à ne jamais oublier que c'est une obligation majeure pour eux que de préserver les acquis sociaux qui sont venus corriger un peu les inégalités et les injustices. Mais chaque fois, ces déclarations ont été accueillies soit avec aigreur, soit avec un sourire indulgent, en disant : "après tout il se répète et il ne pourra pas se répéter toujours" ; ce qui est bien vrai. Et puis quelle idée | Quelle absence de modernisme que de vouloir maintenir les acquis sociaux, de laisser les choses en l'état | "Mais c'est un conservateur |" Si je l'étais de cette façon-là, ce ne serait pas si mal. Et puis j'aperçois que j'ai fait des disciples, du moins si j'en crois ce que je lis ou ce que j'entends chaque jour, au cours de cette période bénie pendant laquelle rien n'est interdit à personne.
Je vous rappelle aussi qu'après 1946, la lutte sociale a permis d'arracher de nouveaux progrès : le SMIG, l'indemnisation du chômage, la progression des salaires, les délégués syndicaux, l'augmentation du SMIG après mai 1968 ; puis, après 1981, la durée annuelle du travail a été réduite de près de 100 heures : cinquième semaine de congés payés, semaine de 39 heures, près de 10000 heures sur l'ensemble de la vie professionnelle avec la possibilité de prendre sa retraite à 60 ans ; les droits des salariés dans les entreprises, les lois Auroux, les prestations familiales renforcées, les retraites, le SMIC très fortement relevé ; les aides matérielles et financières aux personnes handicapées ont été accrues ; le RMI, l'impôt sur les grandes fortunes ont été créés, de nouveaux droits ont été assurés pour la femme et pour l'enfant. Quand je vous dis cela, ce n'est pas du tout sur le même registre que ce que je vous disais tout à l'heure, parce que cette fois-ci, moi je ne suis pas dans le coup | Je me contente simplement de veiller à ce que la mémoire nationale reste fidèle, car on essaie souvent de brouiller les pistes.
- Eh bien, oui | On a défendu les progrès sociaux contre un libéralisme excessif et toujours dangereux, comme tout ce qui est excessif. Des mots savants sont venus camoufler les intentions réelles. Je pense à ce mot, par exemple : flexibilité. Croyez-vous, si d'autres avaient gouverné pendant cette dernière période, que le SMIC existerait encore ? Croyez-vous que les salaires, pour les plus jeunes en particulier, n'auraient pas diminué ? Ne croyez-vous pas que la sélection se serait généralisée, l'université payante, en partie privatisée, l'unité de l'Education nationale morcelée plus encore ? La solidarité entre les générations remise en cause ? J'ai lu des projets qui disaient à peu près cela, et je ne crois pas interpréter abusivement les idées de ceux dont je parle.
Et c'est vrai que les Français ont peine à comprendre pourquoi depuis le début de la crise, - c'est la plus forte connue depuis 1939 et elle a commencé en 1973 pour durer jusqu'à maintenant, ou à peu près -, pourquoi on n'a pas réussi à dominer le chômage. C'est vrai que le monde s'est ouvert de tous côtés. On ne pouvait pas s'enfermer. L'argent circule, l'argent fuit de place en place, dès lors qu'il craint pour sa sécurité ou sa rentabilité. Il n'était pas question de fermer nos frontières par crainte de ce phénomène, sans quoi bien d'autres conséquences incalculables se seraient produites et nous nous serions fermés à l'Europe et au monde. D'autre part, c'est un phénomène du monde industriel occidental, qui n'est pas venu de chez nous et qui sera guéri bientôt, je le pense, mais la guérison ne partira pas non plus de chez nous. Voilà en quoi aujourd'hui l'interdépendance des pays industriels s'affirme de plus en plus. On s'est battu sur certains points : le chômage des jeunes, le chômage de longue durée. Je pense à ce que pouvait penser Pierre Bérégovoy, si attaché à cette lutte contre le chômage de longue durée, lorsqu'il a vu le dispositif mis en place en 1993 s'arrêter. Enfin, combattre une telle évolution serait impérieux. Et tous les gouvernants, y compris ceux d'aujourd'hui, le savent bien et en tiennent compte.
- J'avais demandé, il y a déjà trois ans, aux partenaires sociaux de s'attaquer à la recherche de solutions indispensables et donc de se rencontrer. Trois ans, c'est court sur la distance du temps, mais cela peut paraître long à ceux qui souffrent, qui ont de maigres moyens ou qui ne se sentent plus protégés par la société à laquelle ils appartiennent. Cette société se doit d'être accueillante, elle se doit d'être solidaire. Elle doit laisser aux femmes et aux hommes le temps de vivre, d'aimer, de se cultiver, d'exister ; de satisfaire les besoins sociaux laissés en jachère par les lois du marché ; elle doit rassembler entre elles, unir plutôt que séparer, les générations.
- On peut dire que c'est très idéaliste tout cela : une société française généreuse, volontaire, présente partout pour aider les plus faibles, recherchant la justice, surtout pour les travailleurs, engagée dans le développement social et dans la paix de l'humanité. C'est beaucoup dire, c'est beaucoup demander, c'est certain. Mais au moins faut-il avoir cet idéal dans le coeur. On ne fera jamais autant que ce que l'on souhaiterait, mais au moins on sera sûr de ne pas tourner le dos à ce que l'on doit.
Bien souvent, il m'arrive de penser, parfois d'intervenir ; je le fais avec mesure, c'est mon rôle, surtout dans la période actuelle. Il est très difficile de condamner les conditions de licenciement après avoir tout permis ; trop facile de stigmatiser ceux qui s'enrichissent en dormant, l'expression est de moi, après avoir supprimé l'impôt sur les grandes fortunes, - on l'a pour une part rétabli, il faudrait même, peut-être penser à l'augmenter - ; c'est trop facile de parler de l'augmentation des salaires après avoir bloqué les retraites, les prestations sociales, le SMIC, la politique que j'avais lancée, je crois, de relèvement des bas salaires, dont je ne suis pas propriétaire, que d'autres de tout bord souhaitent perpétuer et vraiment je vous demande de la défendre.
- J'allais ajouter que c'est trop facile d'avoir enterré le fonds de garantie des retraites, imaginé par René Teulade, au profit d'une privatisation forcenée et sans ambition qui laisse dans l'incertitude l'avenir des retraités après l'an 2005, et de dire : "on a paré à tout".
- Eh bien, je crois qu'il faut négocier un nouveau contrat social. Ce sont des mots que j'emploie sans cesse. Si vous ne l'imposez pas, il vous sera imposé à des conditions qui remettront en cause la sécurité sociale, la retraite, les salaires, par ceux qui, au fond, n'attendent que l'occasion. Encore faudrait-il que les organisations syndicales sachent négocier entre elles. J'aperçois de timides progrès dans ce sens. Cela leur permettrait d'être plus fortes pour négocier avec les employeurs et j'observe avec plaisir qu'une porte est entrouverte de ce côté-là.
Revenez, mesdames et messieurs, aux sources de votre mouvement et recréez, dans la mouvance des syndicats, des sociétés de solidarité et de résistance à l'exclusion, comme à la drogue ou à la violence. Il y a tant de choses et de grandes choses à faire | Le monde n'est pas fini. J'ai envie de vous dire qu'il ne sera jamais fini. Il n'y a pas de fatalité à l'inégalité, à l'exclusion, au chômage. Il y a des mécanismes qui fonctionnent : travaillons à leur résister avant de les transformer.
- N'est-ce pas ce que pensaient vos anciens lorsqu'ils ont fondé les mutuelles ? Je crois que votre action est votre grandeur. Parlez haut, vous avez le droit d'être entendus. Restez attachés à vos valeurs et soyez fiers de votre histoire ; transmettez-en la mémoire. Mais naturellement, restez aussi proches de ceux que vous représentez. Enrichissez la démocratie de vos mouvements, faites participer davantage les femmes et les jeunes à vos instances. Adaptez sans cesse les services que vous rendez à vos adhérents. Modernisez vos méthodes, veillez à préserver les relations humaines. Qu'est-ce que je vous demande en somme ? C'est d'être les meilleurs en tout et je me demande si je n'exagère pas un peu. En tout cas, ne soyez pas modestes - je ne sais pas si c'est dans votre nature. Combattez les sociétés arrogantes qui vous combattent. Vous prouverez par votre action que le code de la mutualité n'est pas le code des assurances, que la mutualité n'est pas une technique, qu'elle est une valeur nécessaire au pays. Vous prouverez tout simplement que la France reste un pays riche d'idéal, que ses chances restent ouvertes, que sa démocratie est vivante et vous en êtes les citoyens.
- Je suis venu vous dire cela tout simplement ce soir, non seulement, comme je le disais en commençant, par fidélité à une présence que j'ai cru devoir toujours maintenir, au travers des changements inéluctables de direction mais dans la permanence du service public. Je vous le dis. Avec quelle chance d'être entendu ? Par vous, sûrement ; par le pays, peut-être ; par ceux qui gouverneront demain, je n'en sais rien.
Il s'agit là d'une de mes dernières interventions publiques. Non que je regrette quoi que ce soit : je ne me laisse pas aller à la mélancolie, je connais le sens, la signification de la vie et du temps, de la durée, et de ce point de vue j'ai été un privilégié, grâce à la confiance du peuple. Mais enfin tout passe. Il faut laisser à ceux qu'on aime, quelques images, quelques idées, quelques mots, quelques messages. Si ce que j'essaie de vous dire, à vous mutualistes, pouvait aller plus loin que vous pour toucher aux profondeurs du pays, j'aurais le sentiment d'avoir été utile. Et après tout, qu'est-ce qu'on peut demander de plus, lorsqu'on fait le compte de ce qui est réussi ou de ce qui ne l'est pas ? Avoir été utile, avoir avancé de quelques pas, de beaucoup, sur la route de l'avenir et n'avoir jamais reculé. C'est le devoir que je me suis imposé et je vous remercie de m'avoir permis de vous le dire une fois de plus.
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